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Actualités, FIFOI
FIFOI : La Réunion, global village
La troisième édition du Festival international des films de l’océan Indien (FIFOI) s’est déroulée du 14 au 19 avril à Saint-Paul, sur l’île de La Réunion. Elle offrait une sélection disparate de films contemporains venus des différents continents qui bordent l’océan Indien, ainsi qu’un marché du film.
Dernier-né des festivals de France Télévisions dans les Outre-Mer 1, le Festival international des films de l’océan Indien est le fruit d’ambitions politiques et stratégiques. Lors de la conférence de presse, la Région de La Réunion, France Télévisions et l’association Hors-Champ ont exprimé leur volonté de «faire rayonner» l’île et de l’«ouvrir sur sa région» mais aussi de «raconter le territoire» et de «rendre compte de sa diversité». En cela, le FIFOI se distingue des festivals réunionnais plus anciens : Court derrière, né en 2019, centré sur des cinéastes issus du continent africain, afrodescendants et issus des peuples autochtones des Amériques et du Pacifique ; et le Festival international du film d’Afrique et des Îles, qui dès la fin des années 1980 revendiquait une perspective décoloniale.
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Pourtant essentielle dans une région comme l’océan Indien, la question de la domination coloniale, dans la production comme dans les formes des films, n’est abordée qu’à mots couverts dans les discussions publiques. Selon les organisateurs, l’origine des cinéastes et leur lieu de vie n’entrent pas en compte dans la sélection des films: pourtant, cette condition avait été fortement discutée par le public jeune et diasporique lors du festival Demain organisé au Forum des images à Paris en novembre dernier et regroupant des films des trois festivals de France Télévisions. Au FIFOI, certains courts métrages permettaient de constater la nécessité de raconter sa propre histoire et d’en trouver la forme adéquate.
Avec Sulaimani, Prix du public et Prix du jury jeunes, Vinnie Ann Bose, originaire du Kerala, éprouve les écarts et les raccords entre différentes techniques d’animation pour plonger dans le souvenir de l’Inde natale depuis une nuit parisienne. De son côté, Salomé Moindjie-Gallet, dont le père est comorien, rappelle dans Ni kayé une mémoire collective en brossant par touches successives le portrait nocturne d’un jeune boxeur qui désire quitter son île grâce à son art. Les deux films cherchent le moyen d’incarner, de donner corps aux rêves partagés et aux souvenirs intimes que provoque le départ.
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La sélection de longs métrages posait moins clairement les enjeux éthiques et formels de la représentation des histoires de l’océan Indien : elle exclut la fiction, contrairement à la compétition de courts métrages, et les documentaires présentés sont autant des films de cinéma que des productions télévisuelles. Cette indistinction déséquilibre la sélection, entre des films à la narration stéréotypée et d’autres plus recherchés dans leur forme. C’est le cas de The Empty Grave de Cece Mlay et Agnes Lisa Wegner, sorti en 2024 et récompensé du Prix FIFOIFrance Télévisions. Il montre la recherche par les descendants des crânes et os de leurs ancêtres spoliés lors de la colonisation : il mesure la distance entre les familles tanzaniennes et les scientifiques allemands avant de tisser le lien et réunir la narration afin de suivre la lutte pour la restitution de ces restes humains. À l’image de ce film qui réenvisage la rencontre de deux espaces distants hantés par la colonisation, le FIFOI, notamment par son marché, a le mérite de vouloir renégocier le lien avec l’Hexagone en favorisant les coproductions régionales et de se faire trait d’union, de provoquer les échanges entre divers types de productions et des pays voisins aux histoires semblables et différentes.
Théo Esparon
1. Les deux autres étant le Festival international du film océanien et le Festival international du film documentaire Amazonie-Caraïbes.

Actualités, Critique
« L’ Abandon » de Vincent Garenq
Dans la continuité de Présumé coupable (2012), consacré à l’affaire d’Outreau, Vincent Garenq s’empare de l’assassinat de Samuel Paty, décapité pour avoir montré en cours des caricatures de Mahomet publiées dans Charlie Hebdo. Revenue d’entre les morts, sa voix, à travers celle d’Antoine Reinartz, ouvre le récit par un procédé à la Boulevard du Crépuscule, et en guise de point final, son visage véritable se superpose à celui de l’acteur qui l’incarne. La construction d’un tel mémorial n’induit pas une forme dépouillée mais, au contraire, une saturation d’effets : contre-plongées menaçantes, jeux de lumière hérités du film de genre, scansions sonores appuyées. La « fidélité » aux faits que proclame le carton liminaire n’est pas tant celle du cinéaste naturaliste que du président de cour d’assises qui rassemble les pièces du dossier pour désigner les bourreaux, directs ou indirects, et établir son verdict.
Via la forme du compte à rebours qui lui permet de ne pas s’intéresser à l’après-coup, Garenq jette dans le même sac de culpabilité une adolescente prise au piège de son propre mensonge, un père incapable de mettre sa colère à distance au point de dire n’importe quoi, un faux représentant des imams qui le manipule à des fins politiques, un collègue qui théâtralise lâchement sa bonne conscience ou encore un collégien idiot qui désigne l’enseignant à son meurtrier. Il absout en particulier la principale du collège (Emmanuelle Bercot) et son personnel, décrits comme exemplaires, rend la police responsable de nombreux dysfonctionnements et fait la satire de l’embrouillamini administratif du rectorat. C’est tout le paradoxe de ce film-dossier que d’éviter (ou évider ?) son personnage principal, qui finit par s’en absenter progressivement, saint laïc dont le spectateur ne connaîtra pas grand-chose.
Jean-Marie Samocki

Actualités, Critique
« Cocotte » de György Pálfi
Le défi de Cocotte n’est pas sans rappeler, en négatif, celui du mashup Final Cut : Ladies and Gentlemen (2012), où György Pálfi narrait une histoire d’amour en recyclant d’innombrables extraits de films de toute origine. Aux stéréotypes incarnés par des centaines de visages différents se substituent désormais ceux d’une aventure animalière en prises de vues réelles dont la protagoniste gallinacée – différenciée de ses congénères par son plumage noir – possède le profil le plus inexpressif et le plus indéchiffrable qui soit, au point que son rôle a pu être tenu par huit poules différentes sans que le moindre raccord puisse être suspecté par le spectateur.
L’intérêt du film est d’abord, contre toute attente, de ne pas capitaliser sur la défense et illustration de l’effet Koulechov qui découle de l’impassibilité du volatile. Pálfi parie sur les ressources d’une mise en scène très dynamique pour proposer un récit très rythmé dont les enjeux, d’une ponte à l’autre, s’inscrivent dans une logique du comportement animal (aspiration à l’évasion et instinct de reproduction), faisant fi de toute réaction anthropomorphe et de toute empathie face aux désastres humains qui se déroulent à l’arrière-plan (tragédie migratoire et ignominies mafieuses) et qu’elle peut occasionnellement provoquer. L’antispécisme radical du propos éloigne dès lors définitivement la poule sans nom de ses illustres devanciers asins Balthazar et Eo, dont le martyre disait leur difficulté à être indifférents à la marche du monde.
Thierry Méranger

Actualités, Festival Cinélatino Rencontres de Toulouse
Festival Cinélatino : les voix de la mémoire
La 38e édition du festival Cinélatino Rencontres de Toulouse (20‑29 mars), rendez-vous incontournable de diffusion du cinéma latinoaméricain en France, affichait une vigueur inspirée du documentaire.
Il faut parfois se méfier des palmarès festivaliers : il leur arrive de célébrer un consensus circonstanciel plutôt qu’une fougue formelle. Si le Mexique était à l’honneur à Cinélatino cette année, porté par la présence de l’audacieuse productrice Bertha Navarro (à qui l’on doit notamment l’hallucinant Cabeza de vaca de Nicolás Echeverría, 1991) et par les expérimentations du jeune Colectivo Colmena, il est dommage que deux des films mexicains primés soient ceux qui versent dans une netflixisation décomplexée. En effet, le Prix de la critique et celui du public ont été décernés à Vainilla de Mayra Hermosillo (en salles ce mois-ci), sorte de Little Miss Sunshine à la mièvrerie complaisante, où le monde de l’enfance est idéalisé, la vie adulte surdramatisée, et les remous d’une famille résolus pompeusement dans un show télévisé. Le Prix documentaire du jury, et celui du public, étaient quant à eux octroyés à Niñxs de Kani Lapuerta. Accompagnant la transition de genre de Karla dès son adolescence pendant huit ans, ce premier long métrage aurait pu être une bouleversante variation queer sur Boyhood, si l’émotion du temps long n’avait été rattrapée par les tics de la cosmétique publicitaire.
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Le Grand Prix coup de cœur, lui aussi accordé à un film mexicain, La reserva de Pablo Pérez Lombardini, était bien plus porteur d’un désir de recherche formelle en tension avec les apparences du réel. Cette fiction en noir et blanc suit les pas de Julia, garde forestière dans le Chiapas, engagée dans la défense de l’environnement auprès d’habitants qui jouent leur propre rôle. Le film s’ouvre sur des images thermiques de la faune nocturne, dévoilant d’emblée que l’espace et le temps pratiqués par Julia représentent une infime partie de la réalité terrestre.
«La reserva» de Pablo Pérez Lombardini (2024).
Repérer les angles morts d’un moment violent de l’Histoire et œuvrer à les réparer par un jeu d’interprétation : tel est le pari réussi de deux films de la compétition documentaire, de haute volée cette année. Dans La Mémoire des papillons, la cinéaste péruvienne Tatiana Fuentes Sadowski compose son film comme un tissage d’archives visuelles disparates, menant par le montage et une bande sonore d’une grande richesse sensorielle à une forme de transe révélatrice: la sombre histoire de l’exploitation du caoutchouc dans la forêt amazonienne recouvre notamment celle d’Omarino et Aredomi, deux jeunes indigènes qui ont été exposés de force en Angleterre au début du XXe siècle. L’originalité du film repose sur sa voix off incantatoire, celle d’une mère hypothétique, qui réplique aux sources manquantes par la spéculation narrative, invitant autant à « penser à la mémoire du fleuve» qu’à «imaginer ensemble un futur».
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Dans A Vida Secreta de Meus Três Homens, la réalisatrice brésilienne Letícia Simões joue elle aussi des allers-retours entre passé remué et présent de l’énonciation. Partant du principe que «se souvenir, c’est aussi oublier un peu», Simões convoque trois acteurs pour se glisser respectivement dans la peau de son grand-père, son père et son parrain, désormais décédés, ainsi qu’une actrice qui incarne son alter ego. Le film étonne par son habileté à osciller entre la fabulation collective à partir de traces diverses et l’analyse des formes de masculinité à l’œuvre pendant la dictature militaire, ainsi que par ses réjouissants moments de réflexivité. La crise de création traversée par la troupe y apparaît comme le besoin viscéral de nouer des élans esthétiques à une conscience historique.
Claire Allouche

Actualités, Disparition, Hommage
Hommage à Nathalie Baye : éclairer et veiller
Si elle a toujours été aimée du public, Nathalie Baye, disparue à 77 ans à la suite d’une maladie dégénérative, laisse derrière elle une filmographie marquée par les rôles où la vérité se cache dans leur caractère périphérique.
Dans Sauve qui peut (la vie) en 1980, dans lequel joue Nathalie Baye, une réplique semble lui être directement adressée : «Décrire les choses secondaires, ça éclaire vachement les événements principaux. Montrez la vérité que le rôle secondaire est principal.» Visionnaire, cette phrase anticipe même le César de la meilleure actrice pour un second rôle qu’elle reçoit pour ce film, avant un deuxième dans la même catégorie l’année suivante pour Une étrange affaire de Pierre Granier-Deferre. En 1983, elle est récompensée du César de la meilleure actrice pour La Balance de Bob Swaim.
Ces années 1970, que le film de Godard achève comme un couronnement, représentent bien davantage qu’une période de formation. Là réside le paradoxe de Nathalie Baye : elle a participé à des films absolument décisifs dès l’entame de sa carrière, sans retrouver ensuite des œuvres d’une telle intensité. Elle donne alors corps à des rôles souvent périphériques qui contrebalancent la douleur du personnage masculin, voire son obsession. Ce sont des figures consolatrices, fondamentalement terriennes, qui tempèrent l’effroi du réel par une attention juste accordée au monde et aux êtres. Sa présence rééquilibre les films et les éclaire de l’intérieur. Elle apporte la douceur et la sollicitude qui manque aux œuvres les plus sombres de leur auteur. Elle tempère l’agonie du père dans La Gueule ouverte de Maurice Pialat (1974). Sa douceur fait contrepoint à la marchandisation capitaliste du sexe chez Godard ou à la masculinité autarcique du Plein de super d’Alain Cavalier (1976).
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Après La Nuit américaine (1973) et L’Homme qui aimait les femmes (1977), Truffaut lui offre le seul personnage féminin de La Chambre verte (1978), pour qu’elle incarne à elle seule la possibilité du pardon et d’un amour dirigé vers les morts comme vers les vivants (c’est en souvenir de ce rôle que Steven Spielberg l’engage en 2002 dans Arrête-moi si tu peux pour jouer la mère du personnage interprété par Leonardo DiCaprio). La Mémoire courte d’Eduardo de Gregorio (1979), où elle côtoie Jacques Rivette acteur, même s’ils n’ont aucune scène ensemble, ajoute à sa part contemplative un volontarisme autoritaire, une énergie de soldat. Godard le perçoit attentivement dans Détective en 1985 où, en observant le couple qu’elle forme avec Johnny Hallyday, il la filme comme la «star» qu’elle est désormais devenue (le générique l’écrit d’emblée) : c’est elle qui prend en charge la part de violence et de désaccord du film quand Hallyday est placé du côté de la douceur, détaché des intentions du jeu.
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Une fois devenue populaire, Nathalie Baye se réinvente dans la comédie (au service de Jeanne Labrune, Gabriel Aghion ou Pierre Salvadori), mais elle trouve ses meilleurs rôles lorsqu’elle amène la sympathie qu’elle crée chez son spectateur vers des espaces plus tourmentés. Dans une séquence d’anthologie de La Fleur du mal (2003) où la députée bourgeoise qu’elle incarne fait à contre-cœur la tournée des HLM, Claude Chabrol lui fait dire que «Plus les gens sont pauvres, plus leurs chiens sont gros», ce qu’elle fait passer sans qu’on en veuille au personnage. Xavier Dolan (Laurence Anyways en 2012 puis Juste la fin du monde en 2016) ainsi que Nicolas Maury (Garçon chiffon en 2020) lui offrent des personnages de mère ambivalente, distante mais protectrice. Mais ce sont Nicole Garcia (Un week-end sur deux, 1990), Tonie Marshall (Vénus Beauté (Institut), 1999) et Xavier Beauvois (Le Petit Lieutenant, 2005) qui lui permettent d’approfondir une forme de fragilité bouleversante en brisant son débit de mitraillette et sa tendance à accélérer le tempo par des silences de plus en plus profonds, ouvrant entre les répliques des espaces où le jeu abandonne sa maîtrise et accepte le déséquilibre ainsi que la nudité d’une fêlure.
Jean-Marie Samocki
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Evénements passés
Agenda Cinéphile
20 avril 2026 à 14:00
Rétrospective Marta Rodríguez : Remuer voix et terre

2 mars 2026 à 12:41
Ciné-Club des Cahiers du cinéma – Mardi 10 mars à 20h au Cinéma du Panthéon

8 décembre 2025 à 14:00
De tant d’insouciance – une nouvelle tendance du cinéma français

22 septembre 2025 à 20:00
Le Ciné-Club des Cahiers : Le Congrès d’Ari Folman, le 22 septembre à 20h au Cinéma du Panthéon
Tu n’as rien vu à Cannes – avant de t’y rendre
L’ensemble principal de ce numéro annuel conçu avant le Festival de Cannes est toujours assez particulier à imaginer, car, contrairement à ce que l’on fait d’habitude, il ne s’agit pas de penser à partir de films déjà vus, mais de films que nous allons voir et dont nous savons parfois bien peu de chose – à part les quelques-uns qui nous sont projetés en amont, tels les deux dont nous livrons ici la critique car ils sortent ce mois-ci (Autofiction et La Vénus électrique). Sans parler de ceux dont nous n’avons justement pas le droit de parler car un embargo signé nous empêche de les évoquer avant le jour de leur projection cannoise.
Dans ce déplacement du geste critique consistant à réfléchir sur des films non encore visibles, nous sommes attentifs à tout ce que l’on pourra glaner, et c’est là que naissent les premières rumeurs cannoises, des semaines avant l’ouverture : « Il paraît que ce film est magnifique », « Ça va être la révélation », « On dit que c’est son meilleur… », etc. Et la rumeur persistera, parfois en évoluant, jusqu’au jour de la première projection. Les spéculations pourront enfin faire place à la critique. Mais là encore, il faut se méfier, car à Cannes nous sommes parfois bien plus élastiques et vulnérables face à d’autres types de rumeurs : premiers mots entendus à la sortie d’un film, position intimidante d’un collègue respecté… Surtout que dans un festival, la saturation aidant, les réactions sont souvent excessives, peu nuancées, voire délirantes. À l’inverse, dans ces circonstances, il arrive d’être moins sûr de son propre jugement. Ce fut mon cas l’an dernier avec Les Échos du passé de Mascha Schilinski, que j’aimais à contrecourant de mes camarades. Revoir le film quelques semaines après conforta ma première impression. Parfois, des dissensions se dessinent nettement, et chacun va camper à fond sur sa position. L’an passé, le film qui divisa le plus clairement fut Sirât d’Oliver Laxe, cette imposture (oups, pardon), et l’année d’avant, ce fut Megalopolis de Coppola, cette merveille (oui, bon…).
L’erreur serait d’oublier que la critique n’est pas une question d’opinion, mais de pensée. À Cannes, c’est parfois comme si on nous forçait à mettre constamment des notes ou des étoiles à chaque film, avant même que d’y réfléchir. Et de fait, c’est ce que nous faisons sur notre site ou pour d’autres publications. L’exercice caricature notre fonction de critique, mais il est amusant, à condition qu’il soit pris comme un jeu, et non comme une fin. Nous espérons d’ailleurs que c’est ainsi que vous prenez notre Conseil des 10, pas comme une table de la Loi mais comme un résumé ludique des positions des uns et des autres. Pour revenir à Cannes, ce qui importe, c’est le moment où l’on se retrouve à nouveau seul face à sa page, même sur une terrasse du Palais des festivals bondée de journalistes, et qu’il faut alors trouver les mots, revenir aux émotions, décrire et argumenter. Et là peut surgir un autre problème dans un festival aussi intense : que ces émotions, sensations, pensées soient altérées par l’accumulation de films vus en une même journée, par la fatigue, la lassitude, le manque de sommeil, ou pire, le sommeil pendant la projection. Cannes n’étant pas le meilleur endroit pour voir les films sereinement, cela exige une certaine discipline. La première rigueur étant de jauger si l’on estime avoir vraiment vu l’œuvre que l’on a regardée, car il ne suffit pas d’être assis devant un écran où l’on projette un film pour le voir !
En 1955, André Bazin écrivait, dans un texte intitulé « Du festival considéré comme un ordre » (Cahiers n° 48), que, contrairement aux idées reçues, il n’y a pas moins mondain que l’activité d’un critique à Cannes, qu’il compare même à une discipline monacale, concluant : « Quand il [le critique] réintègre son logement et reprend son travail habituel, il lui semble bien, je l’assure, revenir de loin et avoir vécu longtemps dans un univers d’ordre, de rigueur et d’obligation qui évoque bien d’avantage le souvenir d’une retraite à la fois brillante et studieuse dont le cinéma constituait l’unité spirituelle que d’avoir été l’heureux élu de l’immense partouze dont il retrouvera avec ahurissement l’écho dans Cinémonde ou dans Match. » À quelques verres en trop et dérapages festifs près, il a tout à fait raison : on est de vrais moines
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