SUR LA LISTE DE VÉRONE ET LA PROVINCE
DE GRANDE ARMÉNIE, LA DIVISION DE L’EMPIRE ET
LA DATE DE CRÉATION DES DIOCÈSES
par Constantin ZUCKERMAN
Summary : Revising two tetrarchic dedications from the Troad suggests a general revision of evidence on the major contemporary reform consisting in the creation of the dioceses. The first
complete survey of the diocesan system, the Verona List, is shown to be a coherent document –
with no “interpolations” – produced in the summer 314 and strictly contemporary of the reform.
The identification of the “Great Armenia” of the Verona List as the Armenian kingdom of
Tiridates freshly transformed into a Roman province sheds a new light on the relations between
Armenia and Rome at the time both countries convert to Christianity. The creation of the
dioceses by Constantine and Licinius in 314 provides the base for dividing the Empire in two
equal parts. The emerging dichotomic structure of the imperial administration is the rationale
behind the foundation of Constantinople as the eastern capital after the whole Roman territory
is re-united by Constantine in 324.
I. DEUX DÉDICACES DE TROADE ET LA CRÉATION DE LA PROVINCE D’HELLESPONT
En 1962, Daphne Hereward a publié un fragment d’autel découvert à Yalova, en
Chersonèse de Thrace, portant deux inscriptions1. L’éditrice a judicieusement
raccordé ce fragment à un autre, publié jadis par Lolling et disparu depuis, tout en
constatant que l’autel provient du temple d’Athéna en Troade, sur la côte opposée
des détroits. L’une des inscriptions est hellénistique ; l’autre, tétrarchique, fait état de
la dédicace d’une statue d’argent d’Asclépios à la déesse Athéna, exécutée par les
soins du gouverneur perfectissime d’Hellespont Julius Cassius. La dédicace est
reconstituée par l’éditrice à partir du texte imprimé par Lolling (sans photographie)
pour la partie gauche et de son propre estampage (reproduit dans l’article) pour la
partie droite. Les premières lignes du texte, qui mentionnent le collège impérial
ordonnant la dédicace, sont restituées comme suit :
1. D. HEREWARD, « Inscriptions from the Khersonese », Annual of the British School at Athens 57,
1962, p. 176-185, voir p. 182-185.
Mélanges Gilbert Dagron, Travaux et Mémoires 14, Paris 2002, p. 617-637.
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CONSTANTIN ZUCKERMAN
Oi eusebestatoªi ke pr(fil?)ºonohtikwtatoi
despotai hmwn≥ ªGaioº" R≥ Oualerio"
ªDioklhtiano"≥ SEªbasºto", kai Gal. Oual.
4 M≥ax≥ ≥ªimianoº"≥ epªifaºnestato" Kaisar
Il s’agirait, selon l’éditrice, de Dioclétien et de son césar, Galère ; l’inscription daterait
de la première Tétrarchie, peut-être de l’époque du séjour de Dioclétien en Thrace
(299-300).
Le texte a été repris, muni d’accents mais autrement peu modifié, par Jeanne et
Louis Robert dans le Bulletin épigraphique 1964, 272 (ici à gauche). Il réapparaît,
avec une petite correction, dans le corpus d’Ilion édité par Peter Frisch (ici à droite).
OiJ eujsebevstatoªi ke; prºonohtikwvtatoi
despovtai hJmw'n ªGavio> º" ? Oujalevrio" etc.
OiJ eujsebevstatoªi kai; prºonohtikwvtatoi
despovtai hJmw'n ªG. Aº(uj)r. Oujalevrio" etc.
L’analyse de Hereward, validée par les éditeurs successifs de la dédicace, a été retenue
dans la PLRE I, p. 184, s. n. Iulius Cassius (v.p., praeses Hellesponti 293/305), aussi
bien que par Timothy D. Barnes, pour qui Julius Cassius (293/305) serait le premier
gouverneur connu d’une province, l’Hellespont, créée sous la première Tétrarchie2.
Nul besoin de démontrer longuement l’impossibilité d’une restitution qui réduit de
moitié le collège tétrarchique des années 293-305. Les données objectives confirmées
par l’estampage — mais négligées dans les versions citées — indiquent la bonne
solution : ªGalºer. Oujalevrio" (l. 2). La dédicace appartient à une période bien délimitée, pendant laquelle le collège “tétrarchique” se réduit, en Orient, à un auguste et
un césar : après le suicide de Sévère au cours de l’été 307 et jusqu’à la conférence de
Carnuntum en novembre 308, l’empereur Galère (Galerius Valerius Maximianus) ne
reconnaît que son propre césar, Maximin Daia (Galerius Valerius Maximinus). Ces
deux souverains sont les seuls nommés dans une brève dédicace d’Aquincum
(DESSAU, ILS 658) citée par Barnes qui suggère, non sans hésitation, que Galère,
alors, ne reconnaît plus Constantin comme membre du collège impérial3. Les noms
de Galère et de Maximin sont à restituer aux ll. 2-4. La damnatio memoriae qu’ils
subissent par la suite explique les pertes, marquées sur la copie de Lolling, dans un
texte par ailleurs bien conservé. On restituera donc :
OiJ eujsebevstatoªi kai; prºonohtikwvtatoi
despovtai hJmw'n ªGalºe≥r. Oujalevrio"
ªªMaximiano;"ºº Seªbasºto;" kai; Gal. Oujal.
4 ªªM≥ax≥ i≥ mi'no"≥ºº ejpªifaºnevstato" Kai'sar
La date de l’inscription, fin 307-308, définit l’époque de l’exercice de Julius
Cassius, premier gouverneur connu de la province d’Hellespont.
2. T.D. BARNES, The New Empire of Diocletian and Constantine, Cambridge Mass.- Londres 1982,
p. 158.
3. BARNES (cité n. 2), p. 5-6. La disparition de Sévère est annoncée en Orient entre le 25 juillet et
le 20 novembre 307, voir la dernière mise au point par J. REA dans P.Oxy. LXIII, 4355.
SUR LA LISTE DE VÉRONE ET LA PROVINCE DE GRANDE ARMÉNIE
619
La dédicace étudiée est très proche par son formulaire d’une autre dédicace,
provenant du même temple et ayant pour objet une statue d’argent de Zeus (CIG
3607 = IGR IV, 214). Le texte n’est connu que par une copie faite il y a plus de deux
siècles par Jean-Baptiste Lechevalier. Le nom et le titre du fonctionnaire qui exécute
la dédicace sont légèrement mutilés. Il figure dans la PLRE I, p. 281, comme An(nius?)
(Epi?)phanius 5, et il s’agit sans conteste d’un proconsul d’Asie. Quant au collège
impérial qui ordonne la dédicace, sa présentation dans la copie de Lechevalier, légèrement “toilettée” par A. Boeckh pour le CIG et ainsi reproduite par Frisch, est la
suivante :
tw'n oJsiwtavtwn hJmw'n Aujtokratov4 rwn Dioklhtianou' kai; Maximianou' ªkai;º
tw'n ejpifanestavtwn Kaisavrwn ta; etc.
La restitution de kai;, en rendant la phrase cohérente, crée un formulaire mentionnant les noms des augustes mais non des césars, sans parallèle dans l’épigraphie
tétrarchique. Or cela revient à transformer en erreur d’un rédacteur ou d’un graveur
ancien ce qui n’est qu’un accident de transmission. Lechevalier indique, en effet,
qu’il a trouvé, « sur une colonne voisine de la précédente (…), la même inscription
répétée mot pour mot ; la seule différence qu’on pouvait observer, c’est qu’on y avait
ajouté le nom des deux collègues de Dioclétien, Constantius Chlorus et Galerius
Maximianus »4. L’existence de deux dédicaces identiques de deux statues identiques
est hautement improbable. Lechevalier a, plus vraisemblablement, copié deux fois le
même texte, en omettant une ligne dans une des copies. On restituera donc :
tw'n oJsiwtavtwn hJmw'n Aujtokratov4 rwn Dioklhtianou' kai; Maximianou'
ãkai; Kwnstantivou kai; Maximianou'Ã
tw'n ejpifanestavtwn Kaisavrwn ta; etc.
La date de cette dédicace — sous Dioclétien — a inspiré la restitution de
Hereward. Les deux dédicaces, rapprochées par la date, fournissaient alors la preuve
du découpage de l’ancienne province d’Asie et du passage de la Troade des mains
du proconsul sous l’autorité du gouverneur nouvellement créé d’Hellespont, lors de
la première Tétrarchie. La restitution corrigée replace la première attestation de la
nouvelle province sous le règne de Galère.
Cette observation n’est pas isolée. L’imposant dossier épigraphique publié
récemment par Michel Christol et Thomas Drew-Bear contient plusieurs dédicaces
provenant d’Antioche de Pisidie qui témoignent de grands travaux d’embellissement
urbain exécutés par Valerius Diogenes, un praeses dont le gouvernement s’exerce
«dans une période qui ne peut trop s’étendre de part et d’autre de la mort de Galère
4. Le citoyen LECHEVALIER, Voyage dans la Troade ou tableau de la plaine de Troie2, Paris, an
VII (1797), p. 256-257.
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CONSTANTIN ZUCKERMAN
en 311 ». L’activité de bâtisseur déployée par Val. Diogenes suggère aux éditeurs de
voir en lui le premier gouverneur de Pisidie, en train de faire d’Antioche la capitale
d’une nouvelle province. La création de la province de Pisidie implique un
redécoupage de la Phrygie, de la Lycie-Pamphylie et de la Galatie voisines, réaménagement du territoire que rien ne conduit plus à dater avant le règne de Galère et
Maximin Daia en Orient5. Cette analyse nous éloigne de la vision classique d’un
découpage de l’ancienne Asie en sept provinces par Dioclétien6. La constatation que
la province d’Hellespont n’est attestée qu’en 307-308 pèse dans le même sens.
Les réflexions inspirées par ces données nouvelles se rattachent à une tendance
“révisionniste” bien marquée dans les publications récentes. Depuis Mommsen
jusqu’à Barnes (infra), les savants concevaient le découpage des anciennes
provinces comme une réforme exécutée par Dioclétien d’un seul coup et révisée
ensuite uniquement sur des points de détail. Ce schéma ne résiste désormais plus au
contrôle des faits. En Égypte, par exemple, qui est la région la mieux documentée de
l’Empire, seule la séparation de l’Égypte et de la Thébaïde est imputable à
Dioclétien, tandis que la création d’Aegyptus Iovia et d’Aegyptus Herculia, puis
celle d’Aegyptus Mercuriana, relèvent sans conteste de Licinius7. Dans d’autres
régions de l’Empire, les découpages provinciaux s’étalent également sur toute la
période de la première Tétrarchie et bien au-delà. Ces observations méritent d’être
inscrites dans une problématique plus large. L’une des grandes réformes de cette
époque mouvementée est le regroupement des provinces morcelées en diocèses, qui
deviennent la base d’une nouvelle carte administrative et ecclésiastique de l’Empire.
La nouvelle chronologie des découpages provinciaux a-t-elle des implications sur
notre analyse de la création des diocèses ?
II. LE MORCELLEMENT DES PROVINCES ET LA CRÉATION DES DIOCÈSES
Un aperçu récent et bien informé des réformes tétrarchiques, dû à Jean-Michel
Carrié, résume le schéma le plus largement admis pour la création des diocèses : « Le
morcellement du territoire impérial en provinces plus petites et nombreuses (…) a
exigé en retour un rééquilibrage à un échelon supérieur, sous la forme de grands
regroupement régionaux : les diocèses. (…) La date généralement acceptée, depuis
Seston, pour la mise en place des diocèses est 297.8 » La date de 297, voire de 297/8,
appuyée par les premières attestations supposées de vicaires diocésains en 298, figure
dans plusieurs études. Bien avant Seston, elle apparaît dans un article important de
5. M. CHRISTOL, TH. DREW-BEAR, « Antioche de Pisidie capitale provinciale et l’œuvre de M. Valerius
Diogenes », AnTard 7, 1999, p. 39-71, en particulier p. 41-43.
6. Cf. BARNES (cité n. 2), p. 215 (qui tient déjà compte de la découverte que la province de PhrygieCarie a été séparée de l’Asie vers 250). Seule la séparation de la Phrygie et de la Carie, entre 302 et
305, remonte à coup sûr à Dioclétien, voir ibid., p. 157 ; la date de la création de la province des Îles
n’est pas assurée. (On tire peu de profit de l'article récent, très confus, de S. DMITRIEV, « The End of
provincia Asia », Historia 50, 2001, p. 468-489.)
7. B. PALME, « Praesides und Correctores der Augustamnica », AnTard 6, p. 123-135, voir p. 123-125.
8. J.-M. CARRIÉ, A. ROUSSELLE, L’Empire romain en mutation des Sévères à Constantin, 192-337,
Paris 1999, p. 185-186.
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Theodor Mommsen (infra). Plus récemment, arguant que dans les années 297-298
Dioclétien avait été trop occupé par la guerre perse pour se lancer dans des réformes
administratives majeures, Barnes a voulu faire remonter cette date à 293, année de la
création des césars : « It is more probable that Diocletian ordained the division of
provinces and the creation of dioceses in 293 at a single stroke, that his reformes were
put into effect immediately, or at least with all deliberate speed, and that only minor
changes were made thereafter.9 » Les deux auteurs cités considèrent donc la création
des diocèses comme la conséquence de la multiplication du nombre de provinces, et
c’est là un raisonnement difficile à contester. Les dates qu’ils proposent soulèvent,
cependant, une objection commune : aucune attestation n’existe d’un morcellement
des provinces par Dioclétien en 293 ou avant cette date, tandis qu’en 297/8 ce
processus vient à peine de commencer.
Admettant que « les premiers témoignages de nouvelles provinces apparaissent peu
avant 300 », Michel Christol propose donc un raisonnement inverse. Il maintient la
date de 297 pour « la création des diocèses, qui regroupaient les provinces en unités
plus vastes », mais considère que cette réforme « fut suivie, et non précédée, par le
morcellement des provinces du Haut-Empire en unités de dimensions plus réduites »10.
Les diocèses auraient été créés en quelque sorte par anticipation, comme un cadre
d’accueil pour des provinces dont le nombre était destiné à croître. Ce raisonnement
est pourtant moins satisfaisant pour l’esprit que l’hypothèse traditionnelle de l’instauration des diocèses comme aboutissement et compensation du processus de morcellement des provinces. Il n’est donc nullement surprenant que se dessine ces
dernières années une autre approche consistant à revoir la date de création des
diocèses de plus en plus vers le bas.
Dans un article dont le titre indique très partiellement la portée, Ginette Di VitaEvrard reprend la question du redécoupage tétrarchique des provinces africaines. Le
situant, avec de bons arguments, en 303, elle propose la même date pour l’introduction du système diocésain, en Afrique aussi bien que dans les autres régions de
l’Empire11. On retiendra de cette étude beaucoup d’observations utiles, notamment
sur la présence quasi permanente d’un vicaire en Afrique à partir de 303, et on suivra
volontiers l’auteur lorsqu’elle démontre que l’état des provinces ne justifie guère la
création de diocèses avant 303. Mais rien ne nous oblige pour autant à retenir cette
date. Tout en admettant, avec Di Vita-Evrard, que les données susceptibles d’indiquer l’existence de diocèses sont fort minces avant 303, on constate qu’elles le sont
encore davantage dans la décennie qui suit.
L’étude de Di Vita-Evrard est précédée de peu par un article bref, mais riche
d’idées, de K. L. Noethlichs12. Il part du constat que le fameux témoignage de
Lactance sur l’augmentation du nombre des vicaires des préfets du prétoire sous
9. BARNES (cité n. 2), p. 224-225.
10. M. CHRISTOL, L’Empire romain du IIIe siècle. Histoire politique 192-325 après J.-C., Paris 1997, p. 209.
11. G. DI VITA-EVRARD, « L. Volusius Bassus Cerealis, légat du proconsul d’Afrique T. Claudius
Aurelius Aristobulus, et la création de la province de Tripolitaine », dans L’Africa romana 2, 1984
[1986], p. 149-177 ; on y trouvera un aperçu bibliographique sur le problème des diocèses, p. 163-164.
12. K. L. NOETHLICHS, « Zur Entstehung der Diozesen als Mittelinstanz des spätrömischen
Verwaltungssystems », Historia 31, 1982, p. 70-81 (cette étude n’est pas connue de Di Vita-Evrard).
622
CONSTANTIN ZUCKERMAN
Dioclétien (De mort. pers. VII) ne mentionne pas les diocèses et n’atteste nullement
leur création. L’auteur rappelle que la fonction de substitut des préfets — agens vices
praefectorum praetorio — n’implique pas, à l’origine, une subordination aux préfets, mais une substitution à un niveau égal, « gleichberechtigte Stellvertretung ».
Lorsque Ulpien parle des exilés « a praefectis vero praetorio vel eo, qui vice praefectis ex mandatis principis cognoscet, item a praefecto urbis (Dig. XXXII, 1, 4) »,
il s’agit bien d’un jugement en instance supérieure, prononcé — dans le cas de vice
praefectis — par un fonctionnaire doté par l’empereur d’une autorité préfectorale
sans avoir le titre de préfet. C’est bien comme des préfets par le pouvoir, sinon en
titre, que Noethlichs se représente, sans discuter les cas spécifiques, les vice-préfets
de l’époque tétrarchique. Le premier vicaire dont l’autorité est géographiquement
circonscrite est Domitius Celsus, vicarius Africae dans une loi du 1er août 315 (CTh
IX, 18, 1). C’est donc vers cette date que Noethlichs situe la délimitation territoriale
du pouvoir des vicaires, annonciatrice des futurs diocèses (dont l’apparition serait
pourtant postérieure à la victoire de Constantin sur Licinius en 324).
Notre résumé de l’article de Noethlichs, volontairement sélectif, est réduit pour
l’essentiel aux éléments utiles à notre propos. Quant à la critique de ce qu’on y trouve
de plus contestable, cette tâche est largement accomplie par Joachim Migl qui
reprend le schéma de son prédécesseur en en écartant certains éléments et en développant d’autres13. Il conteste notamment la distinction rigide entre les agentes vices
praefectorum praetorio, substituts des préfets, avec égale autorité, et les vicarii,
terme réservé par Noethlichs (après d’autres savants) à des chefs de diocèses subordonnés aux préfets. Migl apporte beaucoup de données concrètes sur la transformation d’un système administratif à deux niveaux — les gouverneurs d’une part et les
préfets et leurs substituts d’autre part — en une hiérarchie tripartite, dans laquelle
les agentes vices praefectorum praetorio, appelés couramment vicarii, forment un
niveau intermédiaire. Comme Noethlichs, il étale cette transformation sur une grande
partie du règne de Constantin, commençant vers 312.
Il faut, cependant, reprocher à Noethlichs et à Migl de ne prêter qu’une attention
passagère à la Liste de Vérone, source capitale pour la question de l’émergence des
diocèses. Cette liste, dont la première édition commentée revient à Theodor
Mommsen14, présente les provinces de l’Empire divisées en douze diocèses ; le système diocésain y est donc entièrement en place. Noethlichs et Migl se dérobent à
l’analyse de la Liste sous prétexte qu’elle est peu homogène et que sa date n’est pas
assez bien établie pour qu’elle soit d’une véritable utilité15. Cette position, admise
par certains, devient pourtant difficile à tenir : les recherches récentes font apparaître
de plus en plus nettement la cohésion de la Liste qu’elles permettent par ailleurs de
dater à quelques mois près.
13. J. MIGL, Die Ordnung der Ämter. Prätorianerpräfektur und Vikariat in der Regionalverwaltung
des Römischen Reiches von Konstantin bis zur Valentinianischen Dynastie, Francfort 1994, p. 54-69.
14. TH. MOMMSEN, « Verzeichnis der römischen Provinzen aufgesetzt um 297 », Abhandlungen der
Berliner Akademie der Wissenschaften, phil.-hist. Klasse, 1862, p. 489-518, réimpr. dans ID.,
Gesammelte Schriften 5, Berlin 1908, p. 561-588.
15. NOETHLICHS (cité n. 12), p. 78-79 ; MIGL (cité n. 13), p. 63-64 (selon les deux auteurs, la Liste
serait, en tout cas, postérieure à la victoire de Constantin sur Licinius en 324).
SUR LA LISTE DE VÉRONE ET LA PROVINCE DE GRANDE ARMÉNIE
623
Mommsen a daté la Liste de Vérone de « 297 oder bald nachher » sans pouvoir
pour autant établir un terminus ante quem plus proche que 342. Les parties orientale
et occidentale de la Liste (comportant respectivement cinq et sept diocèses) auraient
été, selon lui, organisées différemment : à l’intérieur de chaque diocèse, les provinces seraient citées dans l’ordre géographique en Orient, suivant la hiérarchie des
gouverneurs en Occident. De façon intuitive mais très juste, Mommsen a situé la
rédaction de la Liste « unmittelbar nach der Einrichtung der neuen Diöcesen » : ce
serait la liste officielle annonçant les nouvelles structures administratives (p. 587).
J. B. Bury a apporté des précisions importantes à l’analyse de Mommsen16 : ayant
réparti les diocèses à égalité entre l’Orient (six) et l’Occident (six), il a daté la partie
orientale de la Liste des années 308-325 et la partie occidentale de 306-315 (p. 146).
Il a aussi souligné, à juste titre, que « the Dioceses formed a system and must have been
introduced by a single act (p. 128) ». Cette idée est contestée par Noethlichs (p. 7273, 79-80), selon nous à tort.
La distinction entre la partie orientale et la partie occidentale de la Liste a favorisé
leur séparation sur le plan chronologique. Ainsi, en 1960, André Chastagnol datait la
liste orientale de 313-324, faisant remonter la partie occidentale aux années 303306. Barnes, en 1975, a mis en cause l’homogénéité interne de la partie orientale de
la Liste17. Or, en 1954 déjà, A. H. M. Jones a publié un article capital qui avance une
date unique, entre 312 et 320, pour l’ensemble du document ; les données nouvelles
apportées par H. G. Kolbe (infra) lui ont permis, dix ans plus tard, de resserrer
l’écart pour arriver à la date de 31418. Lentement, mais sûrement, ses arguments se
sont imposés. Admise par Chastagnol, cette date a été aussi adoptée par Barnes,
d’abord avec réserve (1982) puis, à la lumière de documents nouveaux, avec plus de
conviction (1996)19. Sans faire ici un historique complet du débat — le lecteur intéressé
le trouvera dans les travaux cités — résumons les données qui confortent la date de
314. En Orient, la création des provinces jumelles d’Aegyptus Iovia et Aegyptus
Herculia, connues de la Liste de Vérone, intervient après janvier 314, mais avant le 27
décembre 315 (P.Cairo Isid. 73 et 74, cf. P.Oxy. LI 3619 introd.) ; c’est à la même
époque que l’on apprend la création, au sud de la Palestine, de la province d’Arabia
Nova (P.Oxy. L 3574) qui figure dans la Liste comme item Arabia. En Occident, les
deux Numidies, Cirtensis et Militiana (citées dans la Liste), encore séparées au début
de 314, sont à nouveau réunies à l’automne de cette même année20. Au printemps et à
l’été 314, la concordance entre les deux parties de la Liste est ainsi parfaite.
16. J. B. BURY, « The Provincial List of Verona », JRS 13, 1923, p. 127-151.
17. A. CHASTAGNOL, La préfecture urbaine à Rome sous le Bas-Empire, Paris 1960, p. 3-4 ;
T. D. BARNES, « The Unity of the Verona List », ZPE 16, 1975, p. 275-278.
18. A. H. M. JONES, « The Date and Value of the Verona List », JRS 44, 1954, p. 21-29, réimpr. dans
ID., The Roman Economy, éd. P. A. Brunt, Oxford 1974, p. 263-279 ; ID., The Later Roman Empire
284-602, Oxford 1964, réimpr. 1973, p. 43 avec n. 9 (p. 1074).
19. A. CHASTAGNOL, L’évolution politique, sociale et économique du monde romain de Dioclétien
à Julien. La mise en place du régime du Bas-Empire (284-363), Paris 1982, p. 34 (« vraisemblablement
de 313 environ ») ; BARNES (cité n. 2), p. 203-205 ; ID., « Emperors, Panegyrics, Prefects, Provinces
and Palaces (284-317) », Journal of Roman Archaeology 9, 1996, p. 532-552, voir p. 548-550.
20. H. G. KOLBE, Die Statthalter Numidiens von Gallien bis Konstantin (268-320), Munich 1962,
p. 59-60, cf. 65-71.
624
CONSTANTIN ZUCKERMAN
Cet aperçu de l’état de la recherche annonce la direction dans laquelle nous souhaitons la faire avancer. Les cas, peu nombreux, cités comme preuves de l’existence
de vicaires régionaux sous la première Tétrarchie, doivent être réexaminés avec
soin. L’étude de la Liste de Vérone doit être approfondie pour mieux défendre sa
cohérence interne. Notre analyse fait apparaître une réforme administrative majeure,
conçue à l’échelle impériale par Constantin et Licinius à l’époque du grand rapprochement qui marque le début de leur règne commun, en 313-314.
III. AEMILIUS RUSTICIANUS, SOSSIANUS HIEROCLES ET LES AUTRES
La liste des premiers vicaires de diocèses, que ce soit dans la PLRE I (p. 10791085) ou chez Barnes (1982, p. 141-147), comporte seulement trois noms (hors
Afrique) de fonctionnaires dont l’exercice serait antérieur à 314. Il s’agit d’Aemilius
Rusticianus, de Sossianus Hierocles et d’Aurelius Agricolanus.
Aemilius Rusticianus apparaît dans un papyrus, le P.Oxy. XII 1469, comme vicaire
des préfets du prétoire. Identifié par les éditeurs comme vice-préfet d’Égypte, il est
transformé par nombre d’auteurs, notamment par Barnes, en vicaire d’Orient. Or
cette dernière identification ne résiste pas aux critiques de Claude Vandersleyen. En
effet, le vicaire d’Orient intervient en instance de cassation ; or Rusticianus est
requis en première instance, « contre l’adjoint du stratège à propos de travaux aux
canaux d’irrigation, ce qui est normalement du ressort du préfet d’Égypte ». La nature
même de ces travaux permet d’attribuer le document à la première moitié de 298,
« peu de temps sans doute après que l’usurpation de Domitius Domitianus eut été
matée ». Vandersleyen en conclut que notre vice-préfet serait « chargé provisoirement, immédiatement après les troubles, de certaines tâches, peut-être de la totalité
des tâches, du préfet d’Égypte »21. Il s’agit donc d’un vicaire des préfets du prétoire
qui accompagne Dioclétien en Égypte.
Sossianus Hierocles, connu comme gouverneur perfectissime par deux inscriptions de Palmyre, devient ensuite vicaire, puis gouverneur de Bithynie. Lactance
décrit ces deux dernières étapes de sa carrière dans un passage qui recense les persécuteurs de Donatus, destinataire du traité De mortibus persecutorum : « Nam cum
incidisses in Flaccinum praefectum, non pusillum homicidam, deinde in Hieroclem
ex vicario praesidem, qui auctor et consiliarius ad faciendam persecutionem fuit,
postremo in Priscillianum successorem eius » (ch. 16). Priscillianus, le successeur
de Hierocles, est connu comme gouverneur de Bithynie grâce, également, aux
notices des martyrologes qui lui attribuent l’exécution, à Nicée, d’Antonina (ou
Antonia), martyre de la grande persécution. Dans un autre traité, Lactance évoque
un philosophe païen qu’il a connu lors de son séjour à Nicomédie, lequel « erat tum e
numero iudicum et qui auctor in primis faciendae persecutionis fuit » (Div. Inst. V, 2,
12-13). De l’avis unanime des commentateurs, ce iudex-philosophe, instigateur de la
21. CL. VANDERSLEYEN, Chronologie des préfets d’Égypte de 284 à 395, Collection Latomus 55,
Bruxelles 1962, p. 62-63.
SUR LA LISTE DE VÉRONE ET LA PROVINCE DE GRANDE ARMÉNIE
625
grande persécution, n’est autre que Hierocles22. Enfin, plusieurs papyrus attestent ce
personnage au poste de préfet d’Égypte dans les années 310-311.
Eusèbe de Césarée a rédigé un traité contre Hierocles, où il le décrit également
comme polémiste anti-chrétien et haut fonctionnaire impérial. Il définit sa fonction
à deux reprises de façon à peu près identique : ta; ajnwtavtw te kai; kaq∆ o{lwn
dikasthvria dieilhfovto", ou ta; ajnwtavtw kai; kaqovlou dikasthvria pepisteumevnw/. Selon la traduction de Marguerite Forrat, ce fonctionnaire aurait « pris la
possession des tribunaux suprêmes sur l’ensemble de la province » ; dans l’introduction, son ressort administratif est défini comme étant un diocèse23. Cette définition
s’inspire de Barnes qui a, en effet, d’abord présenté Hierocles comme vicaire du
diocèse d’Orient puis, dans une étude récente, lui a attribué le diocèse du Pont24. Or
le texte grec n’indique, quant à lui, aucune limite, provinciale ou diocésaine, au
pouvoir judiciaire confié à Hierocles. Il lui attribue, au contraire, un pouvoir sur tous
les tribunaux, propre à l’instance judiciaire supérieure incarnée par le préfet du
prétoire. On aurait pourtant tort de conclure à une contradiction entre ce témoignage
et celui de Lactance. Manifestement, Hierocles est un substitut de préfet du type
classique, qui détient les pleins pouvoirs de la fonction préfectorale25. Tout comme
pour Aemilius Rusticianus cinq ans auparavant, le séjour de Hierocles à Nicomédie
durant l’hiver de 302/3 coïncide avec la présence de l’empereur Dioclétien.
Le traité d’Eusèbe, rédigé à une époque où les chrétiens ne sont pas persécutés,
est généralement daté, en conséquence, soit durant la « petite paix de l’Église » avant
303, soit après l’édit de tolérance de 311. Or le fait que Hierocles y est présenté
comme « préfet » impose la première des deux hypothèses : antérieur à 303, le texte
serait alors le premier, comme l’a bien vu Adolf Harnack, des écrits d’Eusèbe auxquels on peut attacher une date. Le décalage chronologique expliquerait la différence
entre son style, marqué par une rhétorique d’école, et celui des ouvrages postérieurs
d’Eusèbe. Ce serait en tout cas une solution plus économique que de dénier
carrément la paternité du traité à Eusèbe de Césarée et de l’attribuer à un « autre
Eusèbe »26.
22. Voir le commentaire de l’éditeur dans LACTANCE, De la mort des persécuteurs, éd. trad.
J. Moreau, SC 29, I-II, Paris 1954, p. 292-294, pour un excellent aperçu sur ce personnage, et ibid.,
p. 294, pour les témoignages sur Priscillianus.
23. EUSÈBE DE CÉSARÉE, Contre Hiéroclès 4 et 20, éd. E. des Places, introd. trad. M. Forrat, Paris
1986 (Sources chrétiennes 333), p. 108 et 144, cf. p. 13-14.
24. T. D. BARNES, « Sossianus Hierocles and the Antecedents of the “Great Persecution” », Harvard
Studies in Classical Philology 80, 1976, p. 239-252, voir p. 243-245 ; ID. (cité n. 19), p. 550.
25. Plus tardivement, on trouve, dans les épigrammes honorifiques, des vicaires régionaux décrits
en des termes empruntés à leurs supérieurs hiérarchiques : ainsi le vicaire d’Asie Stéphanos serait celui
qui e[lacen (...) cw'ron uJpavrcwn, et son confrère Isidore, le uJpavrcwn qw'kon eJlwvn, voir D. FEISSEL,
« Vicaires et proconsuls d’Asie du IVe au VIe siècle. Remarques sur l’administration du diocèse asianique
au Bas-Empire », AnTard 6, 1998, p. 91-104, à la p. 100, qui explique fort bien cet usage par le fait que
« préfet et vicaire, chacun à son niveau, détiennent une part du pouvoir préfectoral » (p. 96).
26. C’est la solution proposée, après un exposé complet des données du problème, par T. HÄGG,
« Hierocles the Lover of Truth and Eusebius the Sophist », Symbolae Osloenses 67, 1992, p. 138-150 ;
BARNES (cité n. 19), p. 550, appuie cette solution.
626
CONSTANTIN ZUCKERMAN
Le cas d’Aurelius Agricolanus nous est connu par les Actes de Marcel, centurion
de la legio VI Gemina. Lors de la célébration d’un anniversaire impérial, en juillet
298, Marcel rejette publiquement les insignes de son rang. Présenté au gouverneur
Fortunatus, il explique son acte par sa foi chrétienne. Fortunatus se déclare incompétent pour juger un tel crime et décide d’en avertir les empereurs. Il écrit à
Agricolanus, agens vicem praefectorum praetorio, qui mène un bref interrogatoire
puis condamne Marcel à mort à Tingi-Tanger, en Maurétanie Tingitane, le 30
octobre de la même année27. Ce texte est censé apporter la preuve que le système diocésain, subordonnant les gouverneurs aux vicaires régionaux, est en place dès 298.
La Maurétanie Tingitane faisant partie, au IVe siècle, du diocèse espagnol,
Agricolanus est présenté comme le vicaire d’Espagne qui aurait siégé, paradoxalement, à Tingi28. Or cette analyse repose sur une base documentaire très incertaine.
Toujours classés parmi les acta sincera, les Actes de Marcel sont en fait une composition littéraire que l’on a tort de traiter comme un document officiel. En reportant
une étude systématique de ce texte à un article en préparation, on se bornera ici à
quelques remarques qui éclairent sa formation et marquent ses limites en tant que
source historique.
Le gouverneur Fortunatus envoie Marcel au tribunal du vice-préfet prosequente
vero Caecilio armatus (lire armato) officiale consularitatis, « sous escorte de
Caecilius, garde armé, fonctionnaire de la consularitas »29. Le terme consularitas
désigne le rang et le ressort administratif d’un consularis, gouverneur doté de la
dignité sénatoriale. D’après la Notitia Dignitatum, la province de Gallaecia/Galice,
dont la capitale est l’ancien camp de la legio VI Gemina, est en effet gouvernée par
un consularis (Occ. I 67). Dans l’esprit de l’auteur, le premier interrogatoire de
Marcel se déroule donc dans une province consulaire et c’est un indice clef pour la
datation des Actes. Le rang de consularis provinciae a sans doute été créé par
Constantin : ses premières attestations apparaissent vers 32030. Il est bien évident
que notre texte n’est pas antérieur à cette époque. Or la promotion de la province de
Galice au rang consulaire se situe certes avant la rédaction de la Notitia Dignitatum
(401) mais après la composition du Bréviaire de Festus (370)31. Et ce n’est qu’en 371
27. Parmi les nombreuses éditions des Actes, il suffit de citer celles de B. DE GAIFFIER, « S. Marcel
de Tanger ou de Léon ? Évolution d’une légende », Anal. Boll. 61, 1943, p. 116-139, voir p. 118-121
(qui juxtapose commodément les principales recensions du texte) et de G. LANATA, « Gli atti del
processo contro il centurione Marcello », Byz. 42, 1972, p. 509-522 (qui tente de composer un texte
synthétique).
28. J. CARCOPINO, Le Maroc antique, Paris 1943, p. 278-280, cf. BARNES (cité n. 2), p. 145, 224.
29. Cette leçon est établie par F. MASAI, « Pour une édition critique des Actes du centurion Marcel »,
Byz. 35, 1965, p. 277-290 (qui maintient cependant la forme armatus).
30. A. CHASTAGNOL, « Les consulaires de Numidie », dans Mélanges Jérôme Carcopino, Paris
1966, p. 215-228, voir p. 216-218, réimpr. dans ID., L’Italie et l’Afrique au Bas-Empire. Scripta varia,
Lille 1987, p. 149-162.
31. Voir FESTUS, Breviarium V, éd. J. W. Eadie, Londres 1967, p. 49, cf. p. 108 et 167 ;
C. ZUCKERMAN, « Comtes et ducs en Égypte autour de l’an 400 et la date de la Notitia Dignitatum
Orientis », AnTard 6, 1998, p. 137-147, aux p. 146-147 pour la date de la Notitia (cette étude est inconnue
de M. KULIKOWSKI, « The Notitia Dignitatum as a Historical Source », Historia 49, 2000, p. 358-377,
qui s’engage en faveur d’une date antérieure pour la Notitia, sans apporter d’arguments probants).
SUR LA LISTE DE VÉRONE ET LA PROVINCE DE GRANDE ARMÉNIE
627
qu’une loi mentionne pour la première fois le terme consularitas (CTh XII 1, 74) qui
figure ensuite dans cinq autres lois et dans nombre de textes, tous de la fin du IVe ou
du début du Ve siècle32. Ces indices s’accordent pour situer la rédaction des Actes
vers la fin du IVe siècle, près d’un siècle après les événements décrits.
Il est très probable que le texte des Actes a pour origine une brève notice indiquant
la nature et la date du crime de Marcel, la date de son interrogatoire par Fortunatus
et le renvoi de l’affaire devant les empereurs, et enfin la date du jugement rendu par
Aur. Agricolanus, agens vicem praefectorum praetorio. A partir de cette trame, l’auteur a enjolivé le récit avec un jeu habituel de questions et de réponses entre l’accusé
et le magistrat et quelques realia de service, comme la présence d’un officialis
consularitatis. Le récit ainsi créé manque de logique car, tout en indiquant que le
gouverneur fait appel au jugement impérial, il le fait écrire au vice-préfet. Cette
séquence montre certes que, dans l’esprit de l’auteur, le vice-préfet est le supérieur
hiérarchique du gouverneur, mais le cas de Marcel appartient à une autre époque et
relève d’une autre logique administrative. Fortunatus, conformément à son
intention, a bien dû rapporter le cas aux empereurs, en l’occurrence à Maximien
Hercule qui se trouvait en 298 en Afrique, ce dernier déléguant ensuite l’affaire à un
vice-préfet qui séjournait en Afrique avec lui.
La présence d’un vice-préfet en Afrique en 298 est probablement liée au séjour
d’un empereur, mais elle annonce un arrangement plus durable. Ainsi, depuis 303,
on constate la présence en Afrique d’un vice-préfet, Valerius Alexander, qui supervise le redécoupage des provinces africaines. Malgré les réticences exprimées par
nombre de chercheurs, c’est sans conteste, à nos yeux, le même personnage qui usurpe
la pourpre en 308 et qui règne ensuite sur l’Afrique pendant près de deux ans sous
le nom de L. Domitius Alexander33. Les documents relatifs à la querelle donatiste
attestent la présence d’un vice-préfet en Afrique depuis le début du règne de
Constantin seul en Occident34. Enfin, le premier vice-préfet attesté avec une attribution régionale est Domitius Celsus, vicarius Africae dans une loi datée du 1er août
315 (CTh IX, 18, 1). On aurait sûrement tort de parler d’un « vicaire d’Afrique »
avant cette attestation explicite, mais le phénomène africain signale la transformation à venir. Détachée des principaux centres de pouvoir de l’Empire pendant les
mois du mare clausum, l’Afrique, plus que toute autre région, avait besoin d’un
représentant impérial et d’un juge suprême sur place. C’est la même logique administrative qui anime la création des diocèses.
Lorsque Lactance, dans un passage si souvent cité, accuse Dioclétien d’avoir
multiplié le nombre des vicaires, il a du grain à moudre. Le fait, désormais incontestable, que les premiers tétrarques n’avaient que deux préfets du prétoire titulaires35
32. Voir le Heidelberger Index zum Theodosianus et le Thesaurus Linguae Latinae, s.v. consularitas.
33. Voir BARNES (cité n. 2), p. 14-15, qui rappelle, à juste titre, que Valerius est un gentilice de fonction (auquel Alexander a dû renoncer après l’usurpation) ; cf. la mise au point récente de W. KUHOFF,
« L’importanza politica delle province africane nell’epoca della Tetrarchia », L’Africa romana 12, 1996
[1998], III, p. 1503-1520, aux p. 1515-1519 (qui se prononce contre l’identification des deux Alexander).
34. Dernier aperçu dans MIGL (cité n. 13), p. 69-84.
35. Voir la dernière mise au point d’A. CHASTAGNOL, « Un nouveau préfet du prétoire de Dioclétien :
Aurelius Hermogenianus », ZPE 78, 1989, p. 165-168.
628
CONSTANTIN ZUCKERMAN
explique la nécessité de nommer des vicaires. Un vice-préfet accompagnait, semblet-il, chacun des empereurs dans leurs fréquents déplacements, un autre avait la charge
des cohortes prétoriennes à Rome36, un autre encore siégeait en Afrique, certains
enfin étaient peut-être délégués à d’autres tâches. Cependant, la véritable explosion
du nombre des vicaires, liée à la création des diocèses, se produit à peine un an avant
que Lactance rédige son traité ; c’est peut-être le caractère récent de cette évolution
qui l’incite à remonter à Dioclétien pour chercher les racines du mal.
IV. LA GRANDE ARMÉNIE DANS LA LISTE DE VÉRONE.
LE SACRE DE GRÉGOIRE L’ILLUMINATEUR
La Liste de Vérone apporte la première attestation de l’existence de diocèses et,
par implication, de vicaires diocésains. Or, si un consensus se dessine quant à sa
date, vers l’été 314, celle-ci est toujours assortie de petites réserves. L’importance de
la Liste pour notre démonstration nous oblige à examiner ces réserves de près.
Depuis l’étude pionnière de Mommsen, tous les commentateurs reconnaissent
dans la Liste deux interpolations tardives. L’une concernerait la Paphlagonie, nunc
in duas divisa, et l’autre l’Arménie Mineure : nunc et maior addita. Mommsen
qualifie la première simplement de « Nachtrag eines späteren Schreibers » et relie la
seconde à la division de l’Arménie en 44137. D’après Bury, la Liste aurait été remaniée
(« rehandled ») à la fin du IVe siècle : la glose paphlagonienne serait une référence
à la création de la province d’Honoriade, tandis que l’Arménie Majeure aurait été
créée après le traité de 38738. Jones évoque dans une note les deux « overt glosses » de
la Liste, tandis que Barnes signale brièvement que la division de la Paphlagonie en
deux serait postérieure à 384 et la notice sur la Grande Arménie postérieure à 38139.
Bury est pourtant le seul à soumettre ses propres hypothèses à une réflexion
critique et ses observations méritent d’être citées. Il fait remarquer qu’assimiler la
création de l’Honoriade à une division de la Paphlagonie en deux est une approximation grossière, la province en question étant en réalité composée des districts
occidentaux de la Paphlagonie et des districts orientaux de la Bithynie. Si une
province de la Grande Arménie a été créée après 387, comment expliquer qu’elle
n’apparaisse pas dans la Notitia Dignitatum ? Et qu’aucune autre division ou
création de province nouvelle depuis le début du siècle n’ait attiré l’attention de
l’interpolateur ? Ces critiques sont justes. Elles montrent à l’évidence que l’hypothèse d’une interpolation soulève plus de problèmes qu’elle n’en résout.
Pourquoi, en effet, ne pas attribuer les remarques en question au premier — et
unique — rédacteur de la Liste qui aurait ainsi noté les créations provinciales les
plus récentes ? On n’a pas d’autres témoignages, certes, sur une division de la
Paphlagonie en deux vers 314. Elle figure d’ailleurs comme province unique dans
36. A. CHASTAGNOL, « Deux chevaliers de l’époque de la Tétrarchie », Ancient Society 3, 1972,
p. 223-231, réimpr. dans ID. (cité n. 30), p. 323-334.
37. MOMMSEN (cité n. 14), p. 575-577.
38. BURY (cité n. 16), p. 147.
39. JONES, « The Date » (cité n. 18), p. 265, n. 15 ; BARNES (cité n. 2), p. 206.
SUR LA LISTE DE VÉRONE ET LA PROVINCE DE GRANDE ARMÉNIE
629
les souscriptions du concile de Nicée en 325. Mais la Liste de Vérone est aussi la
seule à attester la division de l’Aquitaine en Aquitanica Prima et Aquitanica
Secunda, alors qu’une seule Aquitaine est ensuite connue dans le courant du IVe
siècle. Gallia Narbonensis Prima et Secunda présentent un cas similaire40. La
création d’une nouvelle province d’Arabie, item Arabia de la Liste, est confirmée
par un papyrus (supra), mais cette dernière s’avère tout aussi éphémère, disparaissant
avant Nicée. La division de l’Égypte en Aegyptus Iovia et Aegyptus Herculia se situe
d’après les papyrus en 314-315 (supra), tandis que la réunification sous
l’ancien nom se produit vers janvier-février 325 (P.Oxy. LIV 3756), moins d’un an
avant Nicée. La Paphlagonie a bien pu connaître semblable destin.
Le cas de l’Arménie est plus particulier. Le nom Armenia Maior désigne le
royaume d’Arménie41. Lorsque le rédacteur de la Liste de Vérone, après avoir
mentionné la province d’Arménie Mineure, ajoute nunc et maior addita, il signale
l’annexion du royaume d’Arménie comme province à l’Empire romain. C’est tout
l’enjeu du passage. Il ne s’agit sûrement pas de la division de l’Arménie Mineure en
Armenia I et Armenia II comme le suggère Barnes en se référant à l’année 381, un
possible terminus post quem pour cet événement. Il ne s’agit pas non plus des répercussions du partage du royaume d’Arménie entre Byzance et la Perse sous Théodose Ier
car — la Notitia Dignitatum en est témoin — il n’aboutit pas à la création d’une nouvelle province. Il est en fait question d’un événement majeur, jusqu’ici passé inaperçu, mais dont la réalité est heureusement confirmée par une source indépendante.
La province d’Arménie Majeure figure dans la liste des souscriptions du concile
de Nicée, dans laquelle les noms des Pères sont regroupés par provinces, avec de
brefs titres annonçant chaque province. Les historiens de l’Église débattent toujours
pour savoir si cette disposition remonte à l’origine42. Ils doivent, en tout cas, tenir
compte du fait que la liste des souscriptions présente un tableau complet des
provinces orientales, en tout point conforme à la nomenclature et aux limites des
provinces à l’époque du concile. Un rédacteur tardif n’aurait jamais su que la
province d’Hélénopont s’appelait à l’époque Diospont, que les provinces d’Asie et
d’Hellespont n’en formaient (très brièvement) qu’une, que la division de l’Égypte
réalisée par Licinius était déjà caduque sans que celle consécutive à la création de
l’Augustamnica (en 341) soit en place, etc. Par sa cohérence — qui serait impossible
si le nom de chaque participant dans la liste primitive n’avait pas été suivi de l’indication de sa province d’origine —, la liste des Pères de Nicée s’impose comme une
source de premier ordre pour l’histoire administrative de l’Empire43.
Le titre Provinciae Armeniae Maioris (§ XIV) apparaît dans la liste après le titre
Provinciae Armeniae Minoris (§ XIII) ; il introduit le nom d’Aristakès, fils de
40. Voir BARNES (cité n. 2), p. 212-218.
41. Les données relatives à l’emploi de ce toponyme dans les sources, surtout ecclésiastiques, du
Bas-Empire sont réunies par N. G. GARSOÏAN, « ARMENIA MEGALH KAI EPARCIA MESOPOTAMIAS », dans EUYUCIA. Mélanges offerts à Hélène Ahrweiler, Paris 1998, Byzantina Sorbonensia 16,
p. 239-264, réimpr. dans EAD., Church and Culture in Early Medieval Armenia, Aldershot 1999, no VI.
42. Voir les travaux cités par CHR. MARKSCHIES, dans le « Nachwort » à la réimpression des Patrum
Nicaenorum nomina (cité infra, n. 44), p. 272-274.
43. Voir JONES, LRE (cité n. 18), p. 1451-1461.
630
CONSTANTIN ZUCKERMAN
Grégoire l’Illuminateur, dont la participation au concile ne fait pas de doute44. Le
titre figure notamment dans la recension IV (Cuntz) ou L V (Turner) de la liste latine,
dont la valeur pour la reconstitution de la liste primitive a été démontrée par Ernst
Honigmann et qui s’abstient justement de décrire la Perse, d’où vient un évêque
nommé Jean, comme une province de l’Empire pour la bonne raison que « cette province n’a jamais existé »45. Enfin, l’Armenia Maior apparaît comme province —
intégrée, comme dans la Liste de Vérone, au diocèse pontique — dans la liste de
Polemius Silvius ; datant de 448, cette compilation est pourtant trop confuse dans
sa partie orientale pour que l’on puisse l’exploiter utilement46.
Si le témoignage de la Liste de Vérone a pu être écarté comme une interpolation,
celui de la liste des Pères de Nicée n’a jamais été pris en compte. Or ils se confortent
l’un l’autre. Le statut provincial de la Grande Arménie, doublement attesté, est alors
irrécusable. Qui plus est, la Liste de Vérone présente l’annexion de la Grande
Arménie à l’Empire romain comme tout récente (nunc et maior addita), ce qui
permet de la dater de l’année 314. Cet acte, à première vue surprenant, retrouve sa
logique dans le contexte politique de l’époque.
Depuis la campagne victorieuse du césar Galère en Arménie et en Perse en 29729947, le royaume de Grande Arménie, confié par Dioclétien à l’Arsacide Tiridate,
est fermement ancré dans le camp romain. Un accrochage s’est produit à la frontière
perse, peut-être vers 310, comme en témoigne une réitération du titre Persicus
Maximus de Galère, mais l’Arménie n’a pas été impliquée : à l’été 311, Galère porte
toujours les autres titres de victoire acquis en 297-299 — Armenicus Maximus,
Medicus Maximus, Adiabenicus Maximus — sans réitération48. Pour la suite, une
brève notice de l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe jette une note discordante. Elle
signale, parmi d’autres manifestations de la colère divine annonçant la chute de
Maximin Daia, une guerre contre les Arméniens, amis et alliés des Romains depuis
l’antiquité. Selon Eusèbe, « ils étaient aussi chrétiens et ils accomplissaient avec zèle
leurs devoirs de piété envers la divinité. L’ennemi de Dieu, ayant essayé de les forcer
à sacrifier aux idoles et aux démons, d’amis les transforma en ennemis et d’alliés en
adversaires ». L’issue de la campagne, menée par Maximin en personne, n’est pas
indiquée49. Plus tard deux milliaires africains, datés de 315 et 318 (DESSAU, ILS 8942
et 696), rapportent une nouvelle série de titres de victoire, communs à Constantin et
44. Patrum Nicaenorum nomina, éd. H. Gelzer, H. Hilgenfeld, O. Cuntz, Leipzig 1898, réimpr.
1995, p. 26-29.
45. E. HONIGMANN, « La liste originale des pères de Nicée », Byz. 14, 1939, p. 17-76, voir p. 33
pour la phrase citée (d’autres manuscrits accordent à la Perse, l’unique entité étrangère citée parmi les
provinces de l’Empire, le titre standard de province).
46. Voir JONES, LRE (cité n. 18), p. 1451.
47. Voir BARNES (cité n. 2), p. 63 ; C. ZUCKERMAN, « Les campagnes des tétrarques, 296-298. Notes
de chronologie », AnTard 2, 1994, p. 65-70, voir p. 69-70.
48. Voir l’aperçu des titres de victoire de Galère, dans BARNES (cité n. 2), p. 256.
49. EUSÈBE DE CÉSARÉE, Histoire ecclésiastique IX, 8, 1-4, éd. trad. G. Bardy, III (SC 55), Paris
1967, p. 57-58. La campagne a été peut-être assez dure (to;n pro;" ∆Armenivou" povlemon ... kateponei'to), mais de là à conclure que « nach Eusebius, endete der Armenierkrieg des Maximinus mit einer
Niederlage des Kaisers » (CASTRITIUS, cité infra, n. 52, p. 97), le chemin est long.
SUR LA LISTE DE VÉRONE ET LA PROVINCE DE GRANDE ARMÉNIE
631
à Licinius, dont Barnes tire la juste conclusion que Licinius a mené une campagne
majeure sur la frontière orientale, y compris en Arménie (Armenicus Maximus), en
313 ou en 31450. Or, alors que ce savant distingue entre deux guerres, celle menée
par Maximin Daia et celle de Licinius, il n’y en a eu qu’une en réalité.
La campagne arménienne de Maximin Daia a été mise en relation avec un épisode
marquant dans la carrière de Locrius Verinus, vicaire d’Afrique en 318-321 et préfet
de Rome en 323-325. Symmaque le Père évoque, dans une épigramme admirative,
la grande victoire remportée par ce personnage contre les Arméniens en Orient (virtutem, Verine, tuam plus mirer in armis/ Eoos dux Armenios cum caede domares…),
victoire qu’Otto Seeck rattache à la campagne de Maximin51. Selon Helmut
Castritius, le dernier à reprendre la question, il s’agirait plutôt de la campagne perse
de Galère52, mais les données de la carrière de Verinus, commodément réunies dans
la PLRE53, ne plaident pas en faveur de cette proposition. Haut fonctionnaire en 305,
très probablement gouverneur de la Syrie, dans le domaine de Maximin Daia,
Verinus pourrait logiquement se voir confier un commandement militaire sur la frontière orientale sept ans plus tard, toujours au service de Maximin. Par ailleurs, la
campagne de Maximin est la seule dans laquelle les Arméniens sont explicitement
désignés comme l’ennemi. Reste une objection qui vaut tant pour le schéma de
Seeck que pour celui de Castritius : Symmaque prête à Verinus un commandement
indépendant (dux), mais pourtant on sait que Galère et Maximin Daia ont conduit
leurs troupes en personne. Qui plus est, le récit d’Eusèbe suggère que l’armée de
Maximin n’a remporté aucun succès notable.
La solution que nous proposons élimine ces contradictions. Au début de l’hiver
312/313, Maximin Daia interrompt sa campagne arménienne pour affronter
Licinius. Il laisse néanmoins des troupes à la frontière orientale, en confiant leur
commandement à Locrius Verinus. Comme le prouve sa belle carrière dans la décennie qui suit, ce dernier comprend vite que la cause de son maître est perdue, et fait,
dès le printemps 313, acte d’allégeance à Licinius. Entre-temps la guerre en Arménie
reprend et c’est alors que Verinus remporte la victoire célébrée par Symmaque, au
nom de Licinius ou sous ses ordres. La conclusion de la campagne arménienne doit
être à peine postérieure à l’automne 313, car fin janvier 314 Verinus est déjà en poste
dans la partie occidentale de l’Empire (CTh XII, 11, 1). Quant aux empereurs, ils
peuvent désormais se parer des titres honorifiques dont les dote cette victoire.
50. Voir T. D. BARNES, « The Victories of Constantine », ZPE 20, 1976, p. 149-155, à la p. 154,
cf. Barnes (cité n. 2), p. 81.
51. O. SEECK, « Daia », RE 4, 2 (1901), col. 1986-1990, voir col. 1989.
52. H. CASTRITIUS, « Der Armenienkrieg des Maximinus Daia », Jahrbuch für Antike und Christentum
11/12, 1968/1969, p. 94-103, voir p. 98-102, avec la bibliographie. Contrairement à l’avis soutenu récemment par M. H. DODGEON et S. N. C. LIEU, The Roman Eastern Frontier and the Persian Wars (AD 226363). A Documentary History, Londres - New York 1991 (ouvrage qui réunit commodément beaucoup
des sources citées plus bas), p. 145 et notes, on ne gagne rien à rattacher à la campagne de Maximin Daia
un passage confus de Malalas (Bonn, p. 312 = éd. I. Thurn, Berlin 2000, p. 240), où se mélangent des
données d’époques diverses, depuis la campagne de Galère jusqu’aux réformes de Justinien.
53. PLRE I, p. 950-952, s. n. Verinus 1 et 2 (malgré la présentation en deux notices, les éditeurs se
prononcent pour l’unicité du personnage ; ils ne prennent pas position quant aux circonstances de son
engagement contre les Arméniens).
632
CONSTANTIN ZUCKERMAN
La transformation de la Grande Arménie en province se présente comme une
suite logique de la campagne arménienne de Maximin Daia en 312/313, continuée
en 313 par Licinius. Ce contexte politique jette une lumière nouvelle sur l’un des
actes fondateurs de l’Arménie chrétienne qui est le sacre de Grégoire l’Illuminateur.
La piété chrétienne du peuple arménien serait, selon Eusèbe, à l’origine du conflit
qui l’oppose à l’Empire. Piété sans doute très récente : faire un casus belli d’une
conversion remontant à plusieurs années aurait été bien étrange. Il apparaît, en effet,
que le roi Tiridate et l’empereur Constantin embrassent la religion chrétienne à la
même époque54. Peut-être encouragée par l’édit de tolérance de Galère au printemps
311, la prise de position de Tiridate en faveur du christianisme l’oppose à Maximin
Daia en 312. Le sacre épiscopal de Grégoire à Césarée de Cappadoce fait suite, dans
le récit de la conversion, à l’“illumination” du roi. Dans le débat orageux sur la
chronologie de la christianisation de l’Arménie, le sacre de Grégoire fournissait,
semblait-il, l’élément le plus solide. La version grecque d’un récit arménien perdu
de la conversion indique que l’archevêque de Césarée, Léonce, avait convoqué un
concile de vingt évêques, au cours duquel Grégoire avait été sacré évêque de la
Grande Arménie. En publiant cette version grecque, Gérard Garitte a rapproché ces
données des résultats obtenus peu auparavant par Joseph Lebon qui a cru pouvoir
démontrer, à partir de listes conciliaires latines, syriaques et arméniennes, « l’existence historique d’un synode <de vingt évêques> tenu à Césarée de Cappadoce entre
les synodes d’Ancyre et de Néocésarée, c’est-à-dire, selon la chronologie (…) communément reçue entre les années 314 et c. 319 »55. Le concile de Césarée ayant été
daté par Lebon de l’automne 314, la date de la conversion de Tiridate a pu être fixée
peu auparavant56. A cette construction, certes tentante, on a pourtant désormais ôté
le socle : après les travaux de Schwartz et Kaufhold, il devient évident que le concile
de Césarée n’a jamais eu lieu et que la démonstration de Lebon repose en fait sur
une très ancienne corruption des listes conciliaires transformant Néocésarée en
Césarée57. Le nombre de vingt évêques qui intronisent Grégoire n’est précisé que
54. Si l’on abandonne les indications chronologiques “chiffrées” des sources arméniennes, qui se
prêtent à des interprétations diverses, et si l’on se fie à la logique interne du récit de la conversion, on
s’aperçoit que les principaux porteurs du message chrétien — Grégoire l’Illuminateur (voir
M.-L. CHAUMONT, « Sur l’origine de Saint Grégoire d’Arménie », Le Muséon 102, 1989, p. 115-130),
les moniales-martyres Rhipsimé et Gaïané et leurs consœurs — sont des réfugiés de la persécution de
Dioclétien, déjà bien installés en Arménie lorsqu’ils sont frappés par les mesures anti-chrétiennes du
roi Tiridate.
55. G. GARITTE, Documents pour l’étude du livre d’Agathange, Vatican 1946 (StT 127), p. 131, qui
cite J. LEBON, « Sur un concile de Césarée », Le Muséon 51, 1938, p. 89-132 (p. 127 pour la phrase
citée).
56. C’est l’argument principal de P. ANANIAN, « La data e le circostanze della consecrazione di S. Gregorio Illuminatore », Le Muséon 74, 1961, p. 43-73, 317-360, une étude qui a fait date ; cf. l’aperçu
récent par E. KETTENHOFEN, Tirdad und die Inschrift von Paikuli. Kritik der Quellen zur Geschichte
Armeniens im späten 3. und frühen 4. Jh. n. Chr., Wiesbaden 1995 (non vidi).
57. E. SCHWARTZ, « Die Kanonessammlungen der alten Reichskirche », Zeitschrift der SavignyStiftung für Rechtsgeschichte 56, kanon. Abt. 25, 1936, p. 1-114, réimpr. dans ID., Gesammelte
Schriften, 4, Berlin 1960, p. 159-275, voir p. 174-176 ; H. KAUFHOLD, Die Rechtssammlung des
Gabriel von Basra und ihr Verhältnis zu den anderen juristischen Sammelwerken der Nestorianer,
Berlin 1976, p. 11-15.
SUR LA LISTE DE VÉRONE ET LA PROVINCE DE GRANDE ARMÉNIE
633
dans une seule version du récit de la conversion de l’Arménie. Admettant que ce
nombre a pu être introduit par un copiste érudit à partir des listes conciliaires
corrompues, Michel van Esbroeck maintient néanmoins l’idée de la consécration de
Grégoire lors d’un concile, en l’occurrence celui de Néocésarée58. Or ce schéma est
très fragile. Les indices qui rattachent Grégoire, par certains épisodes de sa biographie, à Néocésarée sont minces, tandis que les récits de conversion s'accordent à
situer son sacre à Césarée. Quelle est la réalité derrière cette tradition écrite ?
La version grecque du récit de la conversion indique qu’à l’arrivée de Grégoire,
Léonce a convoqué « les évêques et les métropolites qui lui étaient subordonnés
(tou;" uJp∆ aujto;n) jusqu’à Chalcédoine en Bithynie » ; ils étaient, d’après ce texte, au
nombre de vingt. La version arabe, très proche de la grecque — mais qui ne donne
pas le nombre de vingt — décrit Léonce comme ayant autorité sur la Cappadoce et
le Pont59. Les autres versions ne précisent pas l’origine de la « multitude d’évêques »60
réunis par Léonce, mais les premiers textes cités sont parfaitement explicites sur la
nature de cette assemblée. Il ne s’agit pas d’un concile général des évêques venus de
différentes provinces d’Orient — tel le concile de Néocésarée (et donc le prétendu
concile de Césarée) — mais d’un synode diocésain. Léonce convoque les évêques
du diocèse du Pont dont il est le chef spirituel et dont Césarée est le chef-lieu : il les
convoque — dans la réalité des faits ou dans l’esprit du premier auteur de la tradition — pour introniser le premier évêque d’une nouvelle province de son diocèse.
La prééminence des évêques des capitales diocésaines est entérinée par le concile de
Nicée, par référence aux anciennes prérogatives d’Alexandrie et d’Antioche ; elle
est réaffirmée de façon encore plus explicite par le concile de Constantinople en
38161. La tradition sur le sacre de Grégoire et de ses premiers successeurs à Césarée
reflète la réalité politico-administrative de l’époque où la Grande Arménie est
rattachée comme province au diocèse du Pont.
Le témoignage de la Liste de Vérone et de la liste des Pères de Nicée sur le statut provincial de la Grande Arménie ne trouve pas vraiment d’écho dans les sources
arméniennes. Nous ignorons tout du régime administratif de la nouvelle province, où
se maintient — ce qui n’est pas exceptionnel62 — la dynastie locale. Certes, le récit
58. M. VAN ESBROECK, « Saint Grégoire d’Arménie et sa didascalie », Le Muséon 102, 1989, p. 131145 : « Il semble inconcevable que la mention de vingt évêques à Césarée dans la version grecque
ancienne soit un pur hasard : elle doit être en connexion avec les vingt évêques réunis en 319 à
Néocésarée, où Léonce de Césarée n’a aucune raison de ne pas être le consécrateur (p. 145) ».
59. Éd. GARITTE (cité n. 55), p. 86-87.
60. J’emprunte cette expression à la version dite d’Ochrida, éd. G. GARITTE, « La Vie grecque inédite
de Saint Grégoire d’Arménie (ms. 4 d’Ochrida) », An. Boll. 83, 1965, p. 233-290, voir p. 286 ; sur les
différentes versions du récit de la conversion, voir M. VAN ESBROECK, « Agathangelos », dans RAC,
Suppl. 1/2 (1985), col. 239-248.
61. Voir C. VOGEL, « Circonscriptions ecclésiastiques et ressorts administratifs civils durant la première moitié du IVe siècle [du concile de Nicée (325) au concile d’Antioche (341)] », dans La géographie administrative et politique d’Alexandre à Mahomet, Strasbourg 1981, p. 273-291, aux p. 280-282.
62. Le cas le plus frappant est la survie, durant la première moitié du IIIe siècle, de la dynastie royale
d’Osrhoène dans la province romaine de Mésopotamie et dans la colonie romaine d’Édesse, voir J. TEIXIDOR, « Deux documents syriaques du IIIe siècle après J.-C., provenant du Moyen Euphrate », CRAI
1990, p. 144-166, aux p. 159-163 ; la dynastie d’Émèse subit, au milieu du IIIe siècle, une résurrection
spectaculaire, voir H. R. BALDUS, Uranius Antoninus. Münzprägung und Geschichte, Bonn 1971.
634
CONSTANTIN ZUCKERMAN
de la conversion fait état d’un long séjour du roi Tiridate auprès du « stratège »
romain Licinius63 : faut-il y voir un souvenir estompé d’un internement du roi rebelle
par l’empereur d’Orient ? Dans la version arménienne du récit, dite d’Agathange, le
roi Tiridate qualifie l’Arménie de « domaine » (dastakert) des empereurs ; selon
Elise, les nobles arméniens, en sollicitant une aide contre les Perses auprès de l’empereur Théodose II, lui auraient rappelé que les Romains, à l’apogée de leur pouvoir
en Orient, appelaient l’Arménie « leur grand et cher dastakert »64. Plus remarquable
encore est le récit de la fin du règne de Tiridate dans l’Histoire de l’Arménie de
Moïse de Khorène. Déçu par la résistance des Arméniens au christianisme, « le roi
rejette la couronne terrestre et, recherchant avec empressement la couronne céleste,
il se hâte d’atteindre la retraite du saint ascète du Christ (Grégoire), pour vivre dans
la caverne de la montagne »65 ; il ne se soucie alors point d’arranger sa succession et
meurt empoisonné peu après.
Ces indications disparates nous préparent à la dernière série de témoignages,
ceux des sources latines qui, quant à eux, sont très cohérents. L’Anonymus Valesianus
(fin du IVe siècle) raconte que, peu avant sa mort, Constantin accorde à son neveu
Dalmace le rang de césar (septembre 335) et élève le frère de celui-ci, Hannibalien,
à la dignité de « roi des rois et des tribus pontiques (regem regum et Ponticarum gentium) »66. Une autre source de la même époque, l’Abrégé des Césars attribué à
Aurélius Victor, précise que le pouvoir d’Hannibalien s’étend sur « l’Arménie et les
peuples alliés d’alentour (Armeniam nationesque circum socias) »67. L’installation
d’Hannibalien en tant que roi d’Arménie et des satrapies voisines n’a pas laissé
d’échos dans les sources arméniennes. Dans les travaux modernes, elle est présentée
comme un événement isolé, tentative pour imposer un prince romain dans un pays
certes allié mais indépendant. Dans notre schéma, cette décision, qui traduit une
volonté d’adapter le mode d’exercice du pouvoir romain à la tradition locale, est
bien dans la logique de l’annexion de l’Arménie, vingt ans auparavant. C’est sans
doute vers 335 que le vieux roi Tiridate doit abandonner son trône en faveur d’un
“roi” de la famille constantinienne. Or, si la démarche de Constantin retrouve ainsi
son contexte historique, elle n’en reste pas moins un échec.
La suppression de la dynastie arsacide laisse croire aux Perses qu’il y a là une
occasion à saisir. En 336, le roi Sapor II envoie en Arménie une armée nombreuse
sous la conduite de son frère Narses, « qu’il avait l’intention d’établir sur le trône
d’Arménie (…) qu’il croyait sans chef ». Narses parcourt le pays et ravage la ville
romaine d’Amida ; puis, à Nararra — à 13 milles d’Amida sur la route de
Tigranocerta d’après la Table de Peutinger —, il est confronté à l’armée romaine du
63. Éd. GARITTE (cité n. 55), §§ 159 et 183, p. 97 et 110.
64. Références dans G. H. SARKISSIAN, « Les deux significations du terme dastakert dans les
anciennes sources arméniennes », REArm 5, 1968, p. 43-50, voir p. 47.
65. MOÏSE DE KHORÈNE, Histoire de l’Arménie II, 92, trad. A. et J.-P. Mahé, Paris 1993, p. 247.
66. Excerpta Valesiana, 35, éd. J. Moreau, Leipzig 1961, p. 10.
67. PSEUDO-AURÉLIUS VICTOR, Abrégé des Césars, XLI, 20, éd. trad. M. Festy, Paris 1999 (CUF),
p. 46, cf. la note 31 de l’éditeur, p. 195-196 ; cf. Chronicon Paschale, Bonn, p. 532. L’implication massive
de l’Empire dans la christianisation de l’Ibérie — entre 334 et 337 selon C. TOUMANOFF, Studies in
Christian Caucasian History, Georgetown 1963, p. 374-378 — retrouverait ainsi son contexte politique.
SUR LA LISTE DE VÉRONE ET LA PROVINCE DE GRANDE ARMÉNIE
635
césar Constance (selon Festus et Théophane) ou à une armée arménienne fidèle à
Rome (selon Moïse de Khorène), défait et abattu68. Après cette victoire, Constance
rentre à Constantinople pour les funérailles de son père Constantin (printemps/été
337) ; il amène sans doute avec lui le roi Hannibalien qui sera tué à son tour par la
soldatesque en septembre 337. Entre-temps, l’héritier légitime de Tiridate s’enfuit
chez Sapor II qui mise désormais sur la carte arménienne. Constance II, de retour en
Orient fin 337, parvient à déjouer cette intrigue grâce à une brillante manœuvre
diplomatique, décrite par Julien (Orat. I, 20-21) : il attire l’héritier en Arménie et
l’installe sur le trône sans lui faire le moindre reproche, tout en “évacuant” vers
l’Empire, avec de riches compensations, les nobles arméniens qui se sont trop compromis par leur collaboration avec Constantinople69. La confusion qui règne dans les
sources arméniennes fait peser un doute sur l’identité de l’héritier ; d’après une analyse récente, il s’agirait d’Arsaces70. La question est, pour nous, secondaire. Ce qui
nous importe est qu’ainsi s’achève, en 338, une expérience, longue d’un quart de
siècle, qui a consisté à intégrer la Grande Arménie à l’Empire romain.
A la réalité cruelle des rapports entre l’Arménie et l’Empire sous Licinius et
Constantin s’est substitué, dans la mémoire historique des Arméniens, le récit majestueux du voyage du roi Tiridate, fraîchement baptisé, à Rome, où il aurait rencontré
l’empereur Constantin et conclu une alliance avec lui ; les tentatives pour retrouver
le fond historique de ce récit n’ont abouti à aucun résultat probant71. Les arménisants
modernes concèdent que l’Arménie de Tiridate était un “protectorat” de l’Empire,
voire même que « Tiridates IV depended on Roman support, to the extent that his
territory could even be perceived as a province »72. Or les textes que nous avons
réunis ne font pas état de perceptions ni d’apparences. En 314, deux siècles après une
première tentative d’annexion, par Trajan, la Grande Arménie devient effectivement
une province de l’Empire romain.
68. MOÏSE DE KHORÈNE, Histoire de l’Arménie III, 10, trad. Mahé, p. 257 (y compris pour la phrase
citée) ; voir J. MARKWART, Südarmenien und die Tigrisquelle, Studien zur armenischen Geschichte IV,
Vienne 1930, p. 265-268, cf. W. ENSSLIN, « Zu dem vermuteten Perserfeldzug des rex Hannibalianus »,
Klio 29, 1936, p. 102-110 ; PLRE I, p. 616, s. n. Narses 2. La version arménienne des événements est
susceptible de résoudre l’embarras auquel aboutit l’analyse de T. D. BARNES, « Two Victory Titles of
Constantius », ZPE 52, 1983, p. 229-235, à la p. 235 (réimpr. dans ID., From Eusebius to Augustine,
Aldershot 1994, no XIV), cf. ID., « Constantius and the Christians of Persia », JRS 75, 1985, p. 126-136
(réimpr. ibid., no VI).
69. P. PEETERS, « L’intervention politique de Constance II dans la Grande Arménie, en 338 »,
Bulletin de l’Académie royale de Belgique, Classe des Lettres, 17, 1931, p. 10-47, réimpr. dans ID.,
Recherches d’histoire et de philologie orientales I, Bruxelles 1951, Subsidia Hagiographica 27,
p. 222-250, a fort bien analysé cet épisode, confondant cependant la bataille de Nararra — et non
Nabarra, comme le veut T. SINCLAIR, « The Site of Tigranocerta. II », REArm 26, 1996-1997, p. 51-117,
voir p. 59 — avec la bataille de Singara, confusion qui se reproduit dans plusieurs travaux récents.
70. R. H. HEWSEN, « The Successors of Tiridates the Great : A Contribution to the History of
Armenia in the Fourth Century », REArm 13, 1978-1979, p. 99-126.
71. Voir l’aperçu récent de M.-L. CHAUMONT, « Une visite du roi d’Arménie Tiridate III à l’empereur
Constantin à Rome ? », dans L’Arménie et Byzance, Paris 1996 (Byzantina Sorbonensia 12), p. 55-66 ;
R. W. THOMSON, « Constantine and Trdat in Armenian Tradition », Acta Orientalia Academiae
Scientiarum Hungaricae 50, 1997, p. 277-289, retrace l’évolution du récit chez les auteurs arméniens.
72. R. H. HEWSEN, « In Search of Tiridates the Great », Journal of the Society for Armenian Studies
2, 1985-1986, p. 11-49, voir p. 16-18 ; A. E. REDGATE, The Armenians, Oxford 1998, p. 115.
636
CONSTANTIN ZUCKERMAN
* * *
La date de la première attestation des diocèses, 314, présente la réforme administrative qui leur a donné naissance comme le fruit de l’entente établie entre
Constantin et Licinius au début de l’année 313. Entre le domaine de Licinius
(Oriens, Pontica, Asiana, Thracia, Moesiae, Pannoniae) et celui de Constantin
(Britanniae, Galliae, Viennensis, Italia, Hispaniae, Africa), l’équilibre est, en effet,
parfait : chaque empereur est doté de six diocèses et, puisque chaque empereur a un
seul préfet du prétoire, chaque préfet est doté de six vicaires. Ainsi, si l’on rétablit la
bonne chronologie de la réforme, le vieux débat sur le rapport entre la création de
diocèses et l’introduction des préfectures du prétoire régionales est privé de sa
substance. La structure hiérarchique de chaque “préfecture” est très nette au départ ;
le tableau se complique avec la création, vers la fin du règne de Constantin, de préfets du prétoire supplémentaires auprès des césars.
La réforme administrative qui a créé les diocèses a eu maintes ramifications. Elle
a apporté, nous semble-t-il, la touche finale à la séparation des pouvoirs entre fonctionnaires civils et militaires, gouverneurs et ducs. Comme le rappelle Jean-Michel
Carrié, l’institution des ducs frontaliers « est attribuée à Dioclétien par Malalas, (…)
à Constantin par Jean Lydus, dont l’information a été préférée généralement », mais
ses premières attestations apparaissent entre ces deux règnes, dans les années 306308 selon Carrié73. Le premier dux connu se définissant selon un ressort territorial
est en fait Aur. Maximinus, commandant des troupes d’Égypte, de Thébaïde et des
deux Libyes, qui érige, à Thèbes, des dédicaces à Galère et Licinius, augustes, et à
Constantin et Maximin Daia, césars (PLRE I, p. 578, s. n. Maximinus 10). Cette
série de dédicaces, postérieure à la conférence de Carnuntum, date de 309 ou 310.
La dédicace aux deux augustes et aux deux césars (non nommés), érigée à Tomi par
Aur. Firminianus, dux limitis provinciae Scythiae (DESSAU, ILS 4103), pourrait
appartenir à la même époque. En juin 311, la Table de Brigetio apporte la preuve que
le commandement des troupes de la frontière danubienne est réparti entre les ducs ;
le système est alors bien en place74. Les attestations occidentales sont plus tardives,
ce qui suggère que la subordination systématique des troupes frontalières aux ducs
est due à l’impulsion de l’empereur Galère. Mais c’est Constantin qui supprime, en
312, les cohortes prétoriennes, privant ainsi la préfecture du prétoire de sa dernière
prérogative militaire. Les vicaires issus de la réforme de 314 sont des fonctionnaires
civils, comme le sont désormais aussi leurs subordonnés, les gouverneurs, et leurs
supérieurs hiérarchiques, les préfets.
73. CARRIÉ, dans CARRIÉ, ROUSSELLE (cité n. 8), p. 634-635.
74. Voir JONES, LRE (cité n. 18), p. 44, en particulier n. 11 (p. 1074), qui croit pourtant à l’introduction des ducs frontaliers sous Dioclétien et date la dédicace de Tomi de la première Tétrarchie.
PLRE I, p. 454, s. n. Aur. Ianuarius 7, présente le personnage en question comme dux P(annoniae)
S(ecundae) S(aviae), en 303 ; or, cette résolution est fausse, voir pour plus de détails C. ZUCKERMAN,
« Les “Barbares” romains : au sujet de l’origine des auxilia tétrarchiques », dans L’armée romaine et
les Barbares du III e au VII e siècle, F. Vallet et M. Kazanski éd., Paris 1993, p. 17-20, à la p. 18.
SUR LA LISTE DE VÉRONE ET LA PROVINCE DE GRANDE ARMÉNIE
637
La bonne entente entre Constantin et Licinius a sans aucun doute été perçue, en
premier lieu par les deux protagonistes mêmes, comme un nouveau départ pour
l’Empire. L’affichage de dossiers de lois tétrarchiques annonçant maintes réformes,
notamment des mesures contre les délateurs, en porte un témoignage curieux75. Mais
ses retombées les plus durables sont ailleurs, dans un domaine qui nous intéresse ici
plus particulièrement.
L’Empire de Dioclétien et Maximien reste indivis, patrimonium indivisum au dire
d’un panégyriste, malgré le partage de pouvoir entre deux empereurs puis, en outre,
deux césars76. Après la mort de Constance I en 306, ce patrimoine commun est déchiré
sans ménagement par les divers prétendants, plus ou moins légitimes, et la
conférence de Carnuntum, fin 308, ne restitue qu’une façade d’unité à l’Empire
déchiqueté, sans pouvoir chasser les “illégitimes” ou apaiser les tensions entre les
souverains reconnus. Or l’élimination de Maxence par Constantin en 312 et de
Maximin Daia par Licinius en 313, et surtout l’accord entre les deux vainqueurs
renforcé par un mariage dynastique, favorisent une solution plus satisfaisante. La
réforme administrative de 314 entérine le partage de l’Empire en deux, sans
chevauchement de responsabilités et avec une frontière nette. Les diocèses sont des
blocs de construction qui permettent de créer deux domaines égaux. C’est avec les
mêmes blocs, à peine modifiés, que les domaines de chaque empereur seront
construits et déconstruits dans les deux à trois siècles à venir. Pour la première fois
dans l’histoire de l’Empire romain, sa moitié orientale devient un État à part. La
victoire de Constantin sur Licinius en 324 efface la frontière intérieure mais pas la
réalité d’un Empire binaire, et c’est Constantin l’occidental qui fonde alors la
capitale orientale, Constantinople.
« Constantinople n’a pas été fondée pour supplanter Rome, mais pour être son
prolongement. (…) Elle n’est pas une capitale de sécession ; au contraire, elle a été
créée pour être une “citadelle” occidentale, tournée vers l’Orient… ». C’est en
conséquence et à la suite directe de la réunification de l’Empire, dès 324, que
Constantin prend la décision de fonder une seconde capitale qui portera son nom77.
Ce paradoxe, relevé par Gilbert Dagron dans sa grande étude de la capitale orientale,
trouve ses racines dans la réforme de 314. C’est alors que la partie orientale de
l’Empire acquiert une identité propre, politique mais aussi administrative et institutionnelle. En fondant un second centre de pouvoir en Orient, Constantin — qui
maintient jusqu’en 326 le système de deux préfets du prétoire — ne fait que respecter
cette nouvelle structure binaire.
75. Voir D. FEISSEL, « Deux constitutions tétrarchiques inscrites à Éphèse », AnTard 4, 1996, p. 273289.
76. Voir récemment B. LEADBETTER, « “Patrimonium indivisum”? The Empire of Diocletian and
Maximian, 285-289 », Chiron 28, 1998, p. 213-228.
77. G. DAGRON, Naissance d’une capitale. Constantinople et ses institutions de 330 à 4512, Paris
1984, p. 25-26 et 542 (pour le passage cité).