H�SIODE
![]()
OEUVRES D�H�SIODE

TRADUITES PAR M. A. BIGNAN.
ESSAI
SUR H�SIODE.
Son
�poque
Il
y a des noms qui ont pass� � la post�rit� avec les imp�rissables et
gigantesques monuments des anciens �ges, dont ils offrent le r�sum� vivant ;
c'est en eux seuls que tous les autres se sont absorb�s et comme perdus :
semblables aux d�bris du monde ant�diluvien, ils ont surv�cu � tous les
cataclysmes sociaux et politiques pour servir de jalons destin�s � marquer les
pas de l'humanit� dans les voies successives de la civilisation. Tels sont les
trois grands noms d'Orph�e, d'Hom�re, d'H�siode, trinit� symbolique des
trois phases que dans l'origine l'esprit grec a parcourues. Orph�e, Hom�re, H�siode
ont �t� les premiers initiateurs de la Gr�ce dans le culte, dans l'histoire,
dans la morale. Leur po�sie, charg�e d'une sorte de sacerdoce, a chant� les
dieux, c�l�br� les h�ros et grav� les pr�ceptes de la justice et de la
sagesse dans l'�me des peuples. Le scepticisme moderne a contest� ou ni� leur
existence. Sans doute les hymnes rev�tus du nom d'Orph�e portent une date post�rieure
au si�cle de cet ancien chantre, puisque ce fut Onomacrite qui, sous les
Pisistratides, les composa ou du moins rajeunit enti�rement leur forme. Le
nombre immense des ouvrages attribu�s � Hom�re et � H�siode est un motif de
croire que ces deux grands hommes n'ont pu en �tre les seuls auteurs ; mais si
leurs contemporains et la post�rit� ont mis sur leur compte des travaux �trangers,
est-ce l� une raison suffisante pour ne voir en eux que des �tres imaginaires
et abstraits ? Comment supposer que toute l'antiquit� grecque et latine soit
tomb�e dans l'erreur sur la r�alit� de faits dont l'�poque n'�tait pas
encore tr�s �loign�e et sur lesquels on n'avait aucun int�r�t � la tromper
? D'o� serait provenue l'id�e d'un Orph�e, d'un Hom�re, d'un H�siode, si
trois po�tes de ce nom n'avaient point exist� ? Cette existence ne
semble-t-elle pas plut�t confirm�e par la vari�t� m�me des r�cits auxquels
leur vie a servi de texte, par l'empressement des peuples � se disputer le
privil�ge de leur berceau et de leur tombe, et surtout par le choix que
l'opinion commune a fait de leur personne pour leur attribuer tant d'ouvrages ?
Apr�s tout, la question relative � la personnalit� r�elle ou suppos�e de
ces anciens po�tes ne doit pas nous occuper longtemps. Qu'importent des noms ?
Leurs �uvres nous restent ; c'est l� qu'il faut �tudier les secrets de leur g�nie.
Avant d'examiner les ouvrages d'H�siode, reportons nos regards sur les �poques
ant�rieures, parce qu'ils nous offrent un frappant synchronisme des antiques
croyances d�j� d�chues et des croyances nouvelles pr�tes � s'�lever.
Le fleuve de la religion et de la po�sie grecques se forma des nombreuses
sources qui, des hauteurs de l'Himalaya, des vall�es du Nil, des rives de
l�Euphrate et du Tana�s, se dirig�rent vers la m�me contr�e. Mais leurs
flots, ballott�s les uns contre les autres, lutt�rent longtemps avant de
suivre un m�me cours. Les deux races japh�tique et s�mitique, se trouvant
face � face dans la Gr�ce, reprirent leurs haines, recommenc�rent leurs
combats ; les sacerdoces rivaux de l'Asie et de l'Europe se pers�cut�rent tour
� tour, jusqu'� ce que la th�ologie orphique rassembl�t les �l�ments de
ces cultes divers et les concentr�t dans une seule doctrine. Alors la th�ocratie,
qui s'�tablit au berceau de tous les peuples, essaya de prendre possession du
sol de la Gr�ce. Quoiqu'elle n'y ait jamais r�gn� aussi imp�rieusement que
dans l'Inde, dans la Perse, dans l'�gypte, chez les H�breux ou chez les �trusques,
cependant, � travers les �pais nuages dont est charg� le ciel mythologique de
l'ancienne patrie de Linus et d'Orph�e, on voit percer quelques rayons qui
laissent d�couvrir son vague et myst�rieux fant�me. La religion primitive des
Grecs avait personnifi� les astres, les vents, les m�taux, les r�volutions
physiques du globe, les travaux de l'agriculture, les inventions des arts ; non
contente de diviniser toutes les puissances cosmiques, surnaturelles et
intelligentes, elle avait emprunt� � l'Orient l'usage d'envelopper sa doctrine
de formes �nigmatiques ; ses sentences �taient br�ves, synth�tiques,
profondes ; pour en traduire le texte, elle les m�tamorphosait en figures
destin�es � p�n�trer dans l'esprit par l'organe de la vue ; elle rev�tait
ses id�es d'un corps ; elle mat�rialisait sa pens�e ; en un mot, elle parlait
la langue du symbole. Le symbole domina jusqu'� la naissance du mythe, qui en
est le d�veloppement naturel, et de l'histoire, qui a pour interpr�te le r�cit
�pique. Avant Hom�re, il n'y avait donc que des chantres sacerdotaux. Linos,
Olen, Orph�e, Mus�e, Eumolpe, Thamyris, M�lampe, Abaris, Olympus, Hyagnis,
Philammon, Pamphus, ne compos�rent en g�n�ral que des th�ogonies. Ce fut
dans la Pi�rie, dans la Thrace et dans les contr�es du nord soumises � des
castes sacerdotales que les Muses virent fleurir leur premier culte ; elles t�ch�rent
d'apprivoiser les m�urs encore grossi�res d'une population barbare. Ces
Dactyles Id�ens, ces Telchines, ces Cur�tes, ces Corybantes, ces Cabires de
Samothrace, ces pr�tres d'Argos et de Sicyone cherchaient � introduire des
rites moins aust�res, moins sanglants, � importer des arts utiles, � faire �clore
les germes de la civilisation. Ce n'�taient pas la guerre et la conqu�te qui
amenaient dans la Gr�ce leurs cultes nomades ; ils y venaient � la suite de
ces nombreuses colonies qui, chass�es de leurs m�tropoles, voulaient �tablir
avec un pays voisin des liaisons d'amiti�, de commerce et d'industrie. La Gr�ce,
devenue le rendez-vous des croyances les plus oppos�es, toucha � la Ph�nicie
par Cadmus, � l'�gypte par Inachus, C�crops et Dana�s, � la Phrygie par P�lops
; mais, au milieu de tant de points de contact, elle conserva l'empreinte des id�es
th�ologiques et cosmogoniques qui constitu�rent la base de son culte primitif.
Le polyth�isme grec trouva d'une part, chez les P�lasges, de l'autre, chez les
Ph�niciens, ses deux sources les plus antiques et les plus f�condes. Les arts
se d�velopp�rent avec rapidit�, comme l'attestent les traditions sur le g�nie
de D�dale, les constructions cyclop�ennes de Myc�nes, de Nauplie et de
Tirynthe, le tr�sor de Minyas � Orchom�ne et les richesses consacr�es �
Apollon dans Pytho, la fonte et la ciselure des m�taux, l'usage de tisser la
toile et la pourpre, la fabrication des navires n�cessaires � l'exp�dition
des Argonautes, les premiers essais de la sculpture polychrome et polylithe, de
la m�decine, de l'agriculture, de l'astronomie. La barbarie, comme personnifi�e
dans Procruste, dans Augias, est combattue par Th�s�e et par Hercule ; le
droit de la force commence � se retirer devant les principes d'ordre et de
sagesse. Le g�nie des lois inspire Rhadamanthe et Minos. Partout l'esprit
humain s'�veille, et s'il produit d�j� d'utiles et de grandes choses, c'est
qu'il marche appuy� sur la main puissante de la religion. Les corporations
sacerdotales de Sicyone et d'Argos, les oracles de Dodone et de Pytho, la
tendance symbolique de la po�sie, tout semble prouver que les pr�tres alors
partageaient avec les rois la supr�me autorit�. Ainsi la th�ocratie grecque
dut exercer d'abord de l'ascendant sur de jeunes et ardentes imaginations. � la
t�te des po�tes se pr�sente Orph�e, personnification de l'�poque
sacerdotale de l�antique Gr�ce, comme Isom�re est l'expression individualis�e
de son �ge h�ro�que.
Le si�cle de la guerre de Troie, qui doit �tre pour nous identique � celui
d'Hom�re, nous montre le triomphe de l'�l�ment hell�nique sur le principe p�lasgique.
Le frottement de l�esprit grec contre celui des pays voisins et surtout de
l�Asie Mineure a rendu les m�urs moins farouches, les usages moins barbares.
La religion, que la th�ocratie avait tent� de retenir dans ses pesantes cha�nes,
s'en affranchit pour multiplier ses croyances, qui deviennent, non plus le
privil�ge exclusif de certaines castes, mais le domaine public de la nation ;
l'anthropomorphisme place les dieux au niveau de toutes les intelligences ; aux
chantres sacr�s succ�dent les po�tes �piques, qui c�l�brent les h�ros
plut�t que les dieux. Plus de myst�res, plus de pr�tres, plus de sacrifices
de victimes humaines. Les seuls pontifes, ce sont les chefs d'arm�e, ses
princes, les rois, qui exercent en m�me temps les fonctions de juges, mais dont
l'autorit� est limit�e par le concours des grands et du peuple. On voit
combien l��l�ment populaire s'est accru et combien cet accroissement est
favorable � la propagation des id�es, que l'exp�dition de Troie sert encore
� augmenter par le m�lange de tant de peuplades mises en contact les unes avec
les autres. Le temple c�de la place au camp, � la cit�. C'est alors que r�gne
compl�tement le g�nie hell�nique, dont Hom�re est le chantre et l'Iliade
le troph�e.
La guerre de Troie avait cr�� un commencement d'esprit d'association qui ne
tarda point � s'affaiblir. La plupart des rois trouv�rent � leur retour leurs
tr�nes envahis par l�usurpation ou leurs lits souill�s par l�adult�re. De
l� une longue s�rie de crimes et de vengeances ; de l� des querelles d'homme
� homme, de famille � famille, de nation � nation. Quand la Gr�ce, qui avait
triomph� au dehors, se replie sur elle-m�me, ce sont les guerres intestines
qui servent d'aliment � son activit�. Les peuples s'attaquent, s'exilent,
s'exterminent mutuellement, et ces r�volutions enfantent des rivalit�s h�r�ditaires,
de vives et profondes haines. Au milieu de cet �branlement g�n�ral, la royaut�
et la religion �prouvent un contrecoup violent. L'insubordination des peuples
explique les tentatives des chefs pour les ramener au devoir. Alors les rois
sont bien plus oppresseurs et les juges bien plus iniques que du temps d'Hom�re.
Les croyances religieuses n'ont plus la m�me na�vet� ni la m�me ardeur : le
culte affecte quelques-unes de ces formes bizarrement merveilleuses qu'il avait
d�j� rev�tues sous l'empire des id�es sacerdotales. II y a dans la po�sie
un retour vers les anciens dogmes th�ocratiques. T�moin des d�sordres de son
si�cle, H�siode crut peut-�tre les arr�ter en retra�ant la g�n�alogie de
ces dieux dont il voyait s'affaiblir la puissance. Ses ouvrages durent rappeler
la pens�e publique vers des sujets religieux. Mais son m�rite le plus
incontestable, c'est d'avoir �t� po�te moraliste. � la paresse, � l'amour
de l'or et des plaisirs, � tous les vices d'une soci�t� o� les croyances s'�nervent,
mais o� les id�es s'�tendent et se fortifient, il oppose la sagesse de ses
maximes. Les conseils qu'il donne � son fr�re s'appliquent � tous ses
contemporains. Sa muse initie l'homme au culte d'une morale plus pure ; elle fl�trit
l'oisivet� comme un fl�au et vante le travail comme une source in�puisable de
vertus, de richesses et de bonheur. Po�te cyclique ainsi qu'Hom�re, H�siode
fonde une �cole de chantres gnomiques, semblable � l'�cole de ces chantres �piques
que la Gr�ce salua du nom d'Hom�rides.
Ainsi l'�poque de la premi�re civilisation grecque se divise en trois p�riodes
distinctes, dont Orph�e, Hom�re et H�siode sont les repr�sentants. Un examen
attentif des �uvres d'Hom�re et d'H�siode atteste qu'ils ont d� na�tre en
deux si�cles diff�rents sous le rapport de la religion et de la politique, de
l'�tat social et de la po�sie. Ces preuves, tir�es de leurs ouvrages m�mes,
nous semblent les plus propres � d�truire l'id�e de leur coexistence. Un
critique c�l�bre, Benjamin Constant, place entre eux l'intervalle de deux si�cles,
et cette conjecture offre, selon nous, plus de vraisemblance que toutes les
autres opinions, que nous nous bornerons � rappeler sommairement. H�rodote dit
qu'ils ont v�cu quatre cents ans avant lui. Plutarque raconte la lutte de ces
deux po�tes, qui se disput�rent la palme des vers � Chalcis. Philostrate,
Varron, �rasme, les consid�rent aussi comme contemporains ; mais Philochore, X�nophane
et d'autres auteurs soutiennent qu'Hom�re est plus ancien. Cic�ron dit que ce
po�te lui semble ant�rieur de beaucoup de si�cles. Velleius Paterculus et
Proclus croient H�siode plus jeune, l'un de cent vingt ann�es, l'autre de
quatre si�cles. Porphyre pr�tend qu'il a v�cu un si�cle apr�s Hom�re.
Solin met entre eux l'espace de cent trente ans. L.-G. Giraldi, Fabricius,
Saumaise, Leclerc, Dodwell, Wolff, assignent �galement � H�siode une date
post�rieure. Dans ce conflit de sentiments divers, au milieu desquels Pausanias
n'ose pas se prononcer, nous avons d� appeler la po�sie au secours de la
chronologie. La lecture des ouvrages d'H�siode donne lieu de croire que, post�rieur
d'environ deux cents ans � Hom�re, il a v�cu dans le huiti�me si�cle avant
l'�re chr�tienne.
Sa
vie
Quant
� sa vie, elle a, comme celle d'Hom�re, fourni mati�re � des r�cits oppos�s.
D'abord, �tait-il originaire de Cume en �olie ou d'Ascra en B�otie ? D'un c�t�,
Plutarque dit, d'apr�s �phore, que son p�re, �tant d�j� �tabli dans
Ascra, y �pousa Pycim�de. De l'autre, Suidas pr�tend qu'H�siode, encore tr�s
jeune, fut transport� par ses parents de Cume, sa patrie, dans Ascra. Strabon,
Proclus et Tzetz�s rapportent le m�me fait. H�rodote et �tienne de Byzance
le font na�tre �galement � Cume.
L'examen de ses po�mes nous servira � r�soudre une question d'ailleurs peu
importante. Lorsqu'il raconte dans les
Travaux et les Jours (v. 835 ) que son p�re s'est transport� de Cume dans
Ascra pour y chercher des moyens d'existence, il n'ajoute pas y �tre venu avec
lui. Si cette circonstance avait eu lieu, n'en aurait-il pas fait mention ? Un
voyage maritime, surtout dans son enfance, n'aurait-i1 pas d� frapper son
imagination et rester dans sa m�moire ? II y a plus : il dit formellement dans
le m�me po�me (v. 850 ) qu'il n'a jamais navigu� qu'une seule fois, dans son
trajet d'Aulis en Eub�e, o� il remporta 1e prix de po�sie aux fun�railles du
roi Amphidamas. De ces deux passages on peut l�gitimement conclure qu'il naquit
dans Ascra, o� son p�re s'�tait �tabli. Ce p�re dont il ne dit pas le nom
s'appelait Dius, selon beaucoup d'�crivains. Vraisemblablement il amassa
quelque fortune dans Ascra, puisque, apr�s sa mort, ses deux fils plaid�rent
pour le partage de sa succession. Pers�s corrompit les juges et obtint la part
la plus consid�rable ; mais H�siode devint bient�t plus riche, gr�ce � sa
frugalit� et � son �conomie. Assez g�n�reux pour soulager plusieurs fois
les besoins de son fr�re, il tenta encore de le ramener � la sagesse en
composant pour son instruction le po�me des
Travaux et des Jours.
H�siode
pr�f�rait � la vie corrompue des cit�s l�innocence et la tranquillit� des
campagnes. Pasteur sur l�H�licon, il exer�ait un m�tier qui, dans les �ges
fabuleux et h�ro�ques, avait �t� le partage des dieux et des rois. C'est l�
que les Muses, lui reprochant sa paresse, lui donn�rent une branche de laurier
et l'anim�rent du souffle po�tique. D�s lors il se voua tout entier � leur
culte : amant de la gloire, il apprit que les fils du roi Amphidamas, pour c�l�brer
les fun�railles de leur p�re, avaient ouvert � Chalcis en Eub�e un concours
de po�sie ; il y obtint la victoire et en remporta un tr�pied, qu'il d�dia
aux Muses de l�'H�licon par reconnaissance ou pour se conformer � l�usage
de son si�cle. Suivant Proclus, Panid�s, fr�re d'Amphidamas, l'avait couronn�
comme ayant c�l�br�, non la guerre et le carnage, mais l'agriculture et la
paix. Diog�ne de La�rte (liv. 2, sect. 48) et Thomas Magister (argument des Grenouilles d'Aristophane) lui donnent pour
antagoniste un chantre nomm� Cercops. Plusieurs autres �crivains pr�tendent
que c'�tait Hom�re lui-m�me dont il avait �t� vainqueur, mais ils ne m�ritent
pas de cr�ance. Ainsi l�ouvrage intitul� le
Combat d'Hom�re et d'H�siode � �t� sans doute fabriqu� par quelque d�tracteur
d'Hom�re ou par quelque grammairien post�rieur au si�cle d'Adrien. Le sujet
de cet opuscule ressemble � ceux que les rh�teurs et les sophistes donnaient
� traiter � leurs �l�ves. D'ailleurs l�argument le plus p�remptoire
contre une semblable lutte n'est-il pas le silence d'H�siode ? S'il avait eu
Hom�re pour rival, ne se serait-il pas vant� de l'avoir vaincu ?
Plutarque raconte, dans le Banquet des
Sept Sages, qu�H�siode, apr�s sa victoire, se rendit � Delphes, soit
pour consacrer son prix � Apollon, soit pour interroger l'oracle sur son avenir
et qu'il re�ut cette r�ponse : "Heureux
ce mortel qui visite ma demeure, cet H�siode que ch�rissent les Muses
immortelles ! Sa gloire s'�tendra aussi loin que les rayons de l'aurore. Mais
redoute le bois fameux de Jupiter N�m�en. C'est l� que le destin a marqu� le
terme de ta vie."
H�siode,
comme le raconte l'auteur du Combat,
s'�loigna du P�loponn�se, pensant que la divinit� avait voulu d�signer le
temple consacr� dans ce pays � Jupiter N�m�en. Parvenu dans Oen��, ville
de la Locride, il s'�tablit chez Amphiphane et Ganyctor, fils de Ph�g�e, ne
comprenant pas le sens de la pr�diction, car tout ce lieu s'appelait le lieu
consacr� � Jupiter N�m�en. Comme il s�journa longtemps chez les Oeniens, de
jeunes hommes, le soup�onnant d'avoir viol� leur s�ur, le tu�rent et le pr�cipit�rent
dans la mer, entre l'Eub�e et la Locride. Le troisi�me jour son corps fut
rapport� par des dauphins tandis qu'on c�l�brait une f�te en l'honneur
d'Ariane. Tous les habitants, accourus sur le rivage, reconnurent le cadavre et
l'ensevelirent avec pompe. On poursuivit les assassins, qui s'�lanc�rent dans
une barque de p�cheurs et navigu�rent vers la Cr�te ; mais au milieu de la
travers�e, Jupiter les foudroya et les pr�cipita dans les flots. Suivant
Pausanias (B�otie, ch. 31), ces
jeunes hommes, qui �taient les fils de Ganyctor, Ctim�nus et Antiphus,
s'enfuirent de Naupacte � Molycrium, � cause du meurtre d'H�siode, et l�,
ayant commis quelque impi�t� envers Neptune, ils subirent le ch�timent m�rit�.
Pausanias dit que tout le monde est d'accord sur ces faits, mais qu'il n'en est
pas de m�me au sujet d'H�siode ; que, selon les uns, il fut accus� � tort
d'avoir fait violence � la s�ur de ces jeunes gens et que, d'apr�s les
autres, il �tait r�ellement coupable. Plutarque, dans
le Banquet de Diocl�s, explique ainsi la cause de sa mort : H�siode, avec
Mil�sius et un enfant nomm� Tro�le, fut re�u chez un h�te dont Mil�sius
viola la fille pendant la nuit ; les fr�res de la jeune fille, croyant H�siode
coupable, le tu�rent dans une prairie avec Tro�le et le jet�rent dans la mer,
en laissant le corps de l�enfant sur le rivage ; des dauphins ayant rapport�
le cadavre d'H�siode au moment o� l'on c�l�brait la f�te de Neptune, les
habitants du pays d�molirent la maison de ses meurtriers et les noy�rent eux-m�mes.
Pausanias rapporte (B�otie, ch. 38)
que de son temps on voyait � Orchom�ne le tombeau d'H�siode, et il raconte
pour quel motif les habitants de cette ville l'y avaient �rig� : une maladie
contagieuse faisant p�rir les hommes et les animaux, on envoya des d�put�s
pour consulter le dieu. On assure que la Pythie leur r�pondit qu'il fallait
transporter les os d'H�siode de la Naupactie dans l'Orchom�nie et qu'il n'y
avait pas d'autre rem�de au fl�au. Les envoy�s, ayant demand� ensuite dans
quel lieu de la Naupactie ils trouveraient ces ossements, la Pythie leur annon�a
qu'une corneille le leur indiquerait. Lorsqu'ils eurent d�barqu� dans le pays
de Naupacte, ils aper�urent � peu de distance de la route un rocher o� �tait
perch�e une corneille, et ils d�couvrirent les os d'H�siode dans le creux de
ce rocher. On grava sur le tombeau l'�pitaphe suivante :
"Ascra, riche en moissons, fut la
patrie d'H�siode ; mais la terre des Minyens, dompteurs de chevaux, poss�de
les os de ce po�te dont la gloire a �t� si �clatante dans la Gr�ce parmi
les hommes qui jugent d'apr�s les lois de la sagesse."
Quels qu'aient �t� le motif et le genre de la mort d'H�siode, la
tradition veut qu'il soit parvenu jusqu'� un �ge tr�s avanc�. De l� le
proverbe d'une vieillesse h�siod�enne et ce distique attribu� � Pindare par
Tzetz�s (Prol�gom�nes ad Erga).
"Salut, mortel qui es entr� deux
fois dans l�adolescence et qui as eu deux fois un tombeau : H�siode ! toi qui
as atteint le dernier degr� de la sagesse humaine."
H�siode laissa un fils dont il parle (les
Travaux et les Jours, v. 315), mais sans le nommer et sans dire quelle fut
sa m�re. Quelques auteurs pr�tendent que cette jeune fille, appel�e Clym�ne
ou Cl�m�ne, qu'il fut soup�onn� d'avoir viol�e, avait �t� son �pouse l�gitime
et lui avait donn� un fils nomm� Mnas�as, St�sichore ou Archi�p�s.
Tout ce qu'on a d�bit� sur la vie et la mort d'H�siode semble porter le
caract�re de la fable plut�t que de l�histoire ; les seuls faits
authentiques sont les �v�nements consign�s dans ses po�mes, tels que sa
condition de p�tre sur l'H�licon, sa victoire � Chalcis, son proc�s avec son
fr�re et la naissance de son fils. Quant � son caract�re, il s'est peint
lui-m�me dans ses ouvrages ; ami d'une existence s�dentaire, observateur de la
temp�rance et de la justice, religieux jusqu'� la superstition, il
n'ambitionna point la faveur des rois et borna son ambition � se rendre utile
� ses concitoyens, � qui il pr�chait la morale en beaux vers. Sa m�moire
obtint les faveurs qui l�avaient fui pendant sa vie. L'admiration publique lui
fit �riger, suivant Pausanias, des statues � Thespie, � Olympie, sur l'H�licon.
Chant�es par la bouche des rhapsodes et transmises des p�res aux enfants par
la tradition orale, ses po�sies furent rassembl�es � la m�me �poque que l'Iliade
et l'Odyss�e. Rien ne manqua � la
renomm�e du po�te, puisqu'il eut m�me la gloire d'irriter l'envie. H�siode,
dit-on, eut son Cercops, comme Hom�re son Zo�le.
Ses
oeuvres
La
Th�ogonie
Apr�s
avoir jet� un coup d'oeil sur le si�cle et la vie d'H�siode, nous examinerons
ses oeuvres avec plus de d�tails. Quel a �t� son premier ouvrage ? Plusieurs
critiques pr�tendent que c'est celui des Travaux
et des Jours, parce que Pausanias dit (B�otie,
ch. 31) avoir vu sur l'H�licon, aupr�s de la fontaine, des lames de plomb tr�s
alt�r�es par le temps et sur lesquelles ce po�me �tait inscrit. La nature de
son sujet leur semble encore un puissant motif de croire � son ant�riorit�.
On peut leur r�pondre premi�rement que l'existence du po�me des Travaux
et des Jours, trac� sur des lames de plomb, ne saurait indiquer la date de
sa composition, attendu que, compos� sans le secours de l'�criture, il n'a eu
besoin que plus tard de chercher en elle un appui plus durable que les chants
des rhapsodes et la m�moire des peuples ; en second lieu, qu'il doit se
rattacher � une �poque o� la civilisation avait alt�r� d�j� la foi na�ve
et les m�urs simples des premiers �ges, puisqu'il nous montre presque partout
l'�quit� aux prises avec l'int�r�t, la paresse en opposition avec la n�cessit�
du travail, des pratiques de religion minutieuses et pu�riles succ�dant �
l'ardeur et � la saintet� des vieilles croyances, une po�sie qui cherche �
moraliser et � convaincre au lieu de raconter et d'�mouvoir. Toutefois nous
sommes loin de pr�tendre qu'il soit post�rieur � la Th�ogonie.
Autant qu'il est permis de le conjecturer dans une question d'une si haute
antiquit�, ces deux po�mes nous semblent contemporains.
L'authenticit� de la Th�ogonie a �t�
r�voqu�e en doute, et le scepticisme � cet �gard s'est appuy� du r�cit de
Pausanias, qui rapporte (B�otie, ch.
31) que les B�otiens, voisins de l'H�licon, assuraient qu'H�siode n'avait
compos� d'autre po�me que celui des
Travaux et des Jours. Mais on ne doit pas oublier que Pausanias parle d'une
autre opinion qui lui attribuait un grand nombre d'ouvrages, parmi lesquels se
trouve la Th�ogonie. D'ailleurs, si
nous ajoutons foi au t�moignage d'H�rodote, de Platon, d'Aristote, d'�ratosth�ne,
d'Acusila�s, de Pythagore, de D�mosth�ne de Thrace, d'Agatharchide de Cnide,
de Manilius, de X�nophane de Colophon, de Z�non le sto�cien, de Chrysippe, du
grammairien Aristonicus, de Z�nodote et d'autres savants de l'�cole
alexandrine, nous sommes en droit de regarder la Th�ogonie
comme l'�uvre l�gitime du chantre b�otien. Devons-nous pour cela penser
qu'elle ait franchi un intervalle de plus de deux mille six cents ans sans
additions, sans pertes, sans changements ? Non : il en est d'H�siode comme
d'Hom�re : les rhapsodes ont mis la main dans ses oeuvres. La Th�ogonie,
qui n'a pas plus �t� �crite que l'Iliade,
quoiqu'elle lui soit post�rieure, pr�sente encore plus d'empreintes d'un
travail �tranger. En consid�rant l'ensemble et les d�tails du po�me, la s�rie
de ces fables, souvent d�cousues ou maladroitement li�es, la mani�re diverse
et in�gale d'exag�rer les faits ; l� d'oiseuses r�p�titions, ici des
lacunes ou des contradictions frappantes, on ne peut s'emp�cher de convenir que
nous ne poss�dons qu'un monument incomplet, qu'un po�me conforme sans doute
pour le fond, mais dissemblable en beaucoup de parties � celui qui est sorti
pour la premi�re fois de la bouche inspir�e du po�te. Un sujet si religieux,
si populaire, c�l�br� par tant de chantres, semblait provoquer naturellement
l'insertion de ces nombreux fragments qui l'ont amplifi�. La plus grande partie
des interpolations remonte probablement � une �poque tr�s ancienne. Depuis
les rhapsodes, qui chantaient la Th�ogonie
de ville en ville, jusqu'aux critiques de l'�cole d'Alexandrie, comme Crat�s,
Aristarque, Z�nodote et d'autres, qui s'occup�rent de la r�vision de son
texte, combien d'alt�rations successives n'a-t-elle pas d� �prouver !
Examinons la toutefois telle qu'elle nous est parvenue.
D'abord on ne saurait douter que la Th�ogonie
n'ait �t� pr�c�d�e de plusieurs ouvrages de la m�me nature, bien que, pour
montrer dans Hom�re et dans H�siode les fondateurs de la mythologie grecque,
on ait souvent cit� ce passage d'H�rodote (liv. 2, c. 53) : "D'o� chacun
des dieux est-il venu ? Tous ont-ils exist� de tout temps ? Quelles �taient
leurs formes diverses ? Les Grecs ne le savent que depuis hier, pour ainsi dire,
car je ne crois pas qu'H�siode et Hom�re aient v�cu plus de quatre cents ans
avant moi. Ce sont eux qui ont �t� les auteurs de la th�ogonie des Grecs, qui
ont donn� des surnoms aux dieux, partag� entre eux les honneurs et les
inventions des arts et d�crit leurs figures." H�rodote, sans doute a
voulu dire qu'Hom�re et H�siode furent au nombre des premiers po�tes qui
chant�rent la religion grecque et dont les oeuvres leur surv�curent : il
n'ignorait pas que cette religion existait bien longtemps avant eux. Hom�re et
H�siode ont pu greffer quelques rameaux sur l'arbre des anciens dogmes ; mais,
quel que f�t l'ascendant de leur g�nie, ils n'ont pu implanter brusquement sur
le sol de la Gr�ce une mythologie toute nouvelle. H�siode n'a donc point
invent� de th�ogonie ; sa voix n'a �t� que l'�cho des croyances populaires.
Avant lui la po�sie grecque avait envelopp� de ses formes s�v�res des pens�es
mystiques, comme les oracles, ou liturgiques, comme les lois des initiations et
des purifications. L'�cole orphique est la source o� il parait avoir puis� le
plus abondamment : plusieurs chantres de cette �cole et d'autres encore ont pu
lui servir de mod�les. Pausanias rapporte (B�otie,
c. 27) que Olen de Lycie composa pour les Grecs les plus anciens hymnes connus
et qu'il inventa les vers hexam�tres (Phocide,
c. 5 ). Pamphus, suivant Philostrate (in
Heroicis), c�l�bra le premier les Gr�ces et consacra un hymne � Jupiter.
Mus�e, d'apr�s Diog�ne de La�rte, fut l'auteur d'une Th�ogonie, quoique Pausanias (Attique,
ch. 22 ) ne reconnaisse comme son seul ouvrage l�gitime qu'un hymne pour les
Lycom�des en l'honneur de C�r�s, dont Hom�re et H�siode, selon Cl�ment
d'Alexandrie (Stromates,
liv. 6), ont imit� quelques passages. M�lampe passe pour avoir expliqu� en
vers les myst�res de Bacchus. Les combats des dieux contre les Titans servirent
aussi de sujets � beaucoup de po�mes, parce qu'ils offraient la
personnification de la lutte des �l�ments. En effet, la premi�re p�riode de
la po�sie grecque est toute mythique : elle pr�sente, non les simples jeux de
l'imagination, mais le caract�re solennel et grave du symbolisme. C'est sur la
base des g�n�alogies que repose l'�difice de la mythologie pa�enne. Les
objets ext�rieurs et leurs principes furent personnifi�s de telle sorte que
l'on regardait comme engendr�e d'une autre chose celle qui renfermait en elle-m�me
le germe de son existence. Ce premier genre de g�n�ration comprit les
cosmogonies et les th�ogonies �tablies par les physiciens sur le combat des �l�ments,
sur l'organisation du ciel et de la terre, sur la puissance des forces
productives et destructives de la nature. Le second embrassa dans la suite les h�ros
fondateurs d'un peuple et d'une ville ou c�l�bres par leurs exploits et par
leurs bienfaits envers l'humanit� : on fit remonter leur origine jusqu'�
l'antiquit� la plus haute, soit qu'on suiv�t la route des vieilles traditions,
soit qu'on appliqu�t l'ancien langage au r�cit des fables et qu'on se serv�t
pour de nouveaux mythes de ces m�mes dieux invent�s dans les �poques
cosmogoniques, o� l'esprit, fortement frapp� des objets expos�s � la vue,
cherchait � produire au dehors, comme des faits, ses impressions et ses pens�es.
Ainsi donc les premiers po�tes de la Gr�ce convertirent le vieux langage des
symboles en r�cits mythiques qui devinrent le d�veloppement d�taill� d'un
sens abstrait et profond. H�siode nous pr�sente de nombreuses imitations des
dogmes de ces po�tes. Comme il ne vint que longtemps apr�s eux, il m�la aux
symboles chang�s en mythes les mythes chang�s en histoires. Toutefois au
milieu de ce m�lange on reconna�t encore le type primitif. Mais ces all�gories
dont s'enveloppe sa muse, il n'en p�n�trait pas probablement le sens occulte ;
il les rapportait comme des traditions populaires, sans se douter qu'elles se
rattachaient en partie � cette premi�re religion r�v�l�e � l'homme dans le
berceau de l�univers. On remarque plusieurs similitudes entre ses po�sies et
les saintes �critures. H�siode est g�n�alogiste � la mani�re de Mo�se, et
la Th�ogonie est, � quelques �gards,
la Gen�se du paganisme. Mais comme
les points de contact des religions grecque et h�bra�que n'ont pas �t�
directs, il est difficile de les d�terminer d'une mani�re pr�cise, parce que
ces emprunts se sont ant�rieurement combin�s, modifi�s ou alt�r�s avec les
divers cultes de l'�gypte, de la Ph�nicie et des autres contr�es. Toutefois
le d�but des cosmogonies h�bra�que, ph�nicienne et grecque offre des traits
de ressemblance qu'on ne saurait m�conna�tre.
Mo�se dit, au commencement de la Gen�se :
"La
terre �tait informe et nue ; les t�n�bres couvraient la face de l'ab�me et
le souffle de Dieu planait sur les eaux."
Sanchoniathon
admet pour principe du monde le souffle d'un air t�n�breux, un chaos confus et
le d�sir qui excite tous les �tres � leur reproduction.
H�siode nous montre, avant tout, le Chaos, puis la Terre, ensuite le Tartare,
enfin l'Amour, lien harmonique de tous tes �l�ments, source de toute cr�ation.
L'empreinte originelle et identique des deux id�es, d'abord de la confusion des
�l�ments, puis de leur coordination, ne se manifeste-t-elle pas dans ces trois
fragments ? Plusieurs orientalistes ont �tabli d'autres rapports entre les r�cits
de Mo�se, de Sanchoniathon et d'H�siode. Ainsi ils ont consid�r� Abraham,
auteur de la circoncision, comme le type du Cronos des Ph�niciens et de celui
des Grecs, qui privent Uranus, leur p�re, de ses parties g�nitales. Les d�tails
avec lesquels Sanchoniathon raconte la mutilation d'Uranus par Cronos sont �videmment
la source o� H�siode a puis� toute sa narration. L'origine de ces mythes
bizarres provient des id�es symboliques qu'on attachait au lingam et au phallus
dans l�Inde et dans l'�gypte.
D'apr�s Fourmont (R�flexions sur
l'origine, l'histoire et la succession des anciens peuples, liv. 2, c. 5),
le livre d'H�nok, l�historien de la Ph�nicie et le po�te d'Ascra
s'accordent � peu pr�s pour les trois races que rapportent les traditions des
�ges primitifs.
Nous pourrions signaler d'autres traits de similitude plus �loign�s et plus
confus ; mais nous aimons mieux nous borner � constater quelques rapports plus
frappants entre la religion ph�nicienne et la Th�ogonie d'H�siode. Dans le fragment de Sanchoniathon que nous a
conserv� Eus�be, ne d�couvrons-nous pas une identit� remarquable entre
l�invention du feu par Phos, Pyr et Phlox et la d�couverte de cet �l�ment
par Prom�th�e, entre ces hommes dou�s d'une force et d'une taille
prodigieuses qui donn�rent leurs noms aux montagnes dont ils s'empar�rent et
les trois g�ants Cottus, Briar�e et Gyg�s, entre ces B�tyles, ou pierres
anim�es qu'inventa Uranus et la pierre emmaillot�e que la Terre fit avaler �
Saturne ? Dans les deux Th�ogonies,
Uranus et Gu�, quoique fr�re et s�ur, ne s'�pousent-ils pas et n'ont-ils pas
Cronos pour fils ? L'Herm�s, la V�nus et le Vulcain de la Gr�ce ne
rappellent-ils pas le Taaut, l'Astart� et le Sydic de la Ph�nicie ? La famille
de N�r�e et de Doris, la race de Phorcys et de C�lo ne portent-elles pas
l'empreinte d'une origine ph�nicienne ? Les noms de Pontus, de N�r�e, de
Poseidon, de Notus et de Bor�e ne se rencontrent-ils pas �galement chez
Sanchoniathon et chez H�siode ? Enfin la conformit� de plusieurs autres noms,
les divers points d'analogie de l'un et l'autre idiome, la fr�quence des
relations que des liens de commerce ou de mariage avaient redoubl�es entre les
deux peuples, tout ne prouve-t-il pas que l'empreinte de ces dogmes ph�niciens,
import�s par les premi�res colonies, est plus manifeste dans les po�mes d'H�siode
que dans ceux de tous ses devanciers ?
Si nous cherchons maintenant les traces de la religion �gyptienne dans la Th�ogonie,
ce Typho�, qu'H�siode d�crit sous l'image d'un monstre combattu par Jupiter,
nous semblera une copie du Typhon d'�gypte, dieu malfaisant. II y a dans cette
lutte une allusion au dualisme des principes du bien et du mal, repr�sent�s
dans l'�gypte par Osiris et Typhon.
Cette H�cate, qu'H�siode le premier transporta dans le polyth�isme grec,
n'est autre, suivant Jabionski (Panth�on
�gyptien), que la Titrambo �gyptienne.
Latone est assimil�e par H�rodote (liv. 2, c. 156) � l'�gyptienne Buto, qui
repr�sente l'air t�n�breux dont la r�gion sublunaire est remplie. Le m�me
historien compare Apollon � Orus, C�r�s � Isis, Art�mis � Bubastis.
La nuit primitive, Aides ou Pluton, Ath�n�
ou Minerve, H�pha�stos ou Vulcain, nous reportent � l'Athor, � l'Amanth�s, �
la Neilha, au Phtas de l'�gypte.
Enfin, les formes grandioses et monstrueuses attribu�es aux premiers simulacres
de la Gr�ce, certaines id�es sur la g�n�ration des �tres, sur les qualit�s
des �l�ments, sur le dogme encore confus de l�immortalit� de l'�me,
attestent les nombreux emprunts que les chantres sacr�s de la Gr�ce firent aux
pr�tres de Memphis. N'oublions pas qu'H�rodote (liv. 2, c. 81) consid�rait
comme identiques les qualifications d'orphique
et d'�gyptien.
L'Inde
nous fournira aussi plusieurs lumi�res dont les croyances du polyth�isme d'H�siode
n'ont �t� que le reflet.
Les Pouranas traitent, ainsi que la Th�ogonie,
de la cr�ation du monde et de la g�n�alogie des dieux.
Minerve est enfant�e par la t�te de Jupiter, comme les Brames sont issus de
celle de Brama.
Jupiter, renfermant M�tis dans ses entrailles, rappelle le dieu supr�me de
l'Inde, qui tire de son propre sein Mana, ou l'Intelligence.
Vishnu et les g�ants luttent pour la possession de l'amrita, breuvage d'immortalit�, comme Jupiter et les Titans pour
l'empire de l'Olympe.
Les centimanes d'H�siode ont pu avoir �t� model�s d'apr�s ce Krishna, qui
poss�de une si grande quantit� de bras, d'yeux et de bouches.
Saturne engloutit ses enfants comme Haranguer Behah : les deux cultes consacrent
le symbole universel de la cr�ature d�truite par son propre cr�ateur.
Nous pourrions signaler encore d'autres g�n�alogies mythiques tir�es des
religions ant�rieures au polyth�isme grec. Ainsi les Grecs ont peut-�tre re�u
leur Ilythyia du pays des Hyperbor�ens et leur Neptune de la Libye. C'est peut-�tre
de 1a Scythie que Vesta leur est venue. On dirait qu'il existe des rapports
entre les Izeds qu'Ormuzd cr�a pour faire le bien et les g�nies tut�laires
dont parle H�siode ; entre Pers�e et Mithras ; entre Hercule et le Roustan de
l'�pop�e persane ; entre l'Olympe de la Gr�ce et l'Albordj de la Perse, qui
rappellent tous deux le mont M�rou de l'Inde. Toute la race du Soleil et de la
Lune contient une foule de d�nominations orientales et les souvenirs d'un culte
astronomique.
Ainsi s'�leva le polyth�isme de la Gr�ce, vaste panth�on o� chaque nation
appliqua son ciment, mais qui, malgr� tant de couches successives, dut au g�nie
hell�nique la majest�, l'harmonie et la grandeur de son ensemble. L'�poque o�
le polyth�isme acquit le plus d'ind�pendance et de popularit� fut l��poque
hom�rique. La p�riode ant�rieure est celle vers laquelle remonte H�siode.
Ces merveilleuses et gigantesques cr�ations des premiers �ges, telles que les
Cyclopes, les Centimanes, les Harpies, les Gorgones, Typho�, la Chim�re, �chidna
occupent chez lui plus de place que chez Hom�re. La Th�ogonie contient des allusions, soit aux guerres et aux actions
des anciens h�ros, soit aux conflagrations, aux d�luges, aux catastrophes
locales ou universelles qui avaient ravag� le globe, soit aux luttes de
quelques sacerdoces ennemis, soit enfin au sab�isme et aux dogmes symboliques r�pandus
dans la Gr�ce primitive. De l� un antagonisme de l'ancien et du nouvel �l�ment
religieux ; de l� une �uvre complexe o�, � travers le coloris de la forme
grecque, on voit souvent percer le fond des doctrines orientales ; de l� une
mosa�que compos�e des d�bris de la th�ologie d'Orph�e et de
l'anthropomorphisme d'Hom�re, mais o� l'on remarque d�j� quelques-uns de ces
premiers mat�riaux qui servirent dans la suite � la construction du nouveau
temple �rig� par Pythagore et par Socrate. Quoique le culte chez H�siode
n'ait point d�pouill� encore la grossi�ret� de ses anciennes formes, sa
morale commence � s'am�liorer. Les dieux mettent plus de soin � juger les
actions humaines, � r�compenser la vertu, � punir le crime. L'Olympe
mythologique, � mesure qu'il s'�loigne de la terre, s'�l�ve vers une r�gion
plus brillante et plus pure.
L'examen du syst�me ou, pour mieux dire, des divers syst�mes que renferme la Th�ogonie,
a donn� lieu � une foule d'explications contradictoires. Les uns, � l'instar
des savants de l'�cole d'Alexandrie, n'y ont vu qu'une s�rie continuelle de
symboles et d'all�gories ; les autres, adoptant les id�es d'�vh�m�re et de
Diodore de Sicile, n'ont regard� les dieux que comme de simples mortels divinis�s
� cause de leurs services envers l'humanit� ; c'est avec la cl� de l'histoire
qu'ils ont cru ouvrir le sanctuaire de toutes les �nigmes de la fable. Nous ne
nions pas que l'histoire ne soit quelquefois entr�e comme �l�ment important,
dans le polyth�isme d'H�siode ; mais nous pensons que c'est dans le symbole et
dans le mythe qu'il faut en chercher la base fondamentale. Ces symboles, ces
mythes s'�taient d�velopp�s, quelquefois alt�r�s ou perdus avec le temps ;
leur type primitif avait d� n�cessairement s'effacer lorsqu'il se rev�tit des
formes humaines de l'�pop�e hom�rique. Aussi H�siode, en cherchant �
renouer une cha�ne interrompue, ne pouvait-il expliquer le sens occulte des
faits divins dont il ramassait les d�bris �pars dans la m�moire des hommes.
Nous ne saurions donc obtenir la solution compl�te de tant de probl�mes.
Toutefois, d'apr�s l'id�e que nous pouvons concevoir de la nature de
quelques-uns, nous sentons que dans tous devait dominer une pens�e grave,
mystique, r�v�l�e, contemporaine peut-�tre des premiers jours de la cr�ation.
Un motif qui a induit en erreur les partisans exclusifs du syst�me historique,
c'est qu'H�siode, post�rieur au si�cle �pique, confond par un anachronisme
involontaire les traditions des temps h�ro�ques avec les dogmes plus anciens
de l'�poque purement religieuse. Les croyances de toute date se pressent confus�ment
dans son po�me, quoiqu'il ait tent� de r�unir en un corps homog�ne de
doctrines tant d'all�gories mythiques, cosmogoniques ou morales. La seule id�e
dominante qui plane sur toute la Th�ogonie,
c'est l'id�e des trois r�gnes ou plut�t des trois cultes d'Uranus, de
Saturne, de Jupiter. Le culte de Jupiter admet surtout des d�veloppements et
des changements consid�rables : tout ce qui le pr�c�de est bizarre, myst�rieux,
d�sordonn�, parce qu'il y a encore lutte entre les dieux qui repr�sentent les
forces aveugles de la nature ; tout ce qui vient apr�s porte le caract�re de
la r�gularit�, de la sagesse et de la beaut�. Lorsque Jupiter, vainqueur des
Titans, a obtenu l'empire des dieux et des hommes ou, en d'autres termes,
lorsque le principe de l'intelligence a triomph� de celui du d�sordre, nous
voyons na�tre non plus des g�ants et des monstres, mais des �tres dou�s de
proportions naturelles, rev�tus de formes �l�gantes ; alors s'�tablit une hi�rarchie
durable dans les honneurs et les emplois de chaque divinit�. Le po�te, dans l'�num�ration
de ces trois dynasties c�lestes et des nombreuses g�n�alogies qui s'y
rattachent, entrelace au tissu principal de sa narration beaucoup de fils
accessoires. En accumulant tous ces d�tails, il semble reproduire dans la
composition de son �uvre une image de ce polyth�isme qui n'�tait parvenu
jusqu'� lui qu'apr�s avoir travers� tant de si�cles, de pays et de
croyances. Plac�e dans une de ces �poques de transition o� la soci�t� en
travail enfante douloureusement un nouvel ordre de choses, au milieu des
monarchies qui s'�croulent de toutes parts et des r�publiques qui commencent
� s'�lever, sa muse semble une proph�tesse qui embrasse � la fois le pass�
et l'avenir de la religion grecque.
les
Travaux et les Jours
H�siode,
dans la Th�ogonie, a pass� en revue
cette foule de dieux qui composaient le polyth�isme. C'est jusqu'au chaos qu'il
a fait remonter les innombrables anneaux de la cha�ne de cette g�n�alogie c�leste,
et sa lyre a peupl� la terre et le ciel, les enfers et la mer des divinit�s cr��es
par l'imagination ou admises par la cr�dulit� d'une nation enthousiaste.
Descendu des hauteurs sacr�es, il jette, dans les Travaux et les Jours, ses regards sur la famille humaine ; alors il
ne raconte plus, il conseille ; le mythologue devient moraliste. En adressant �
son fr�re Pers�s des maximes de sagesse et de vertu, d'�conomie domestique et
rurale, il cherche � exciter chez tous ses contemporains le go�t du travail.
En effet, eu quittant la vie guerri�re pour la vie agricole et civile, les
peuples ont d� substituer l'empire du travail, l'amour de la propri�t� �
l'abus de la force, aux rapines de la conqu�te. Le po�me des Travaux et des Jours nous montre l'introduction des deux �l�ments
nouveaux du travail et de l'ordre. Quoique renferm� dans un cercle moins large
que celui de la Th�ogonie, il gagne
en utilit� ce qu'il semble perdre en grandeur et en �l�vation. Mais le po�te
n'a dans sa marche rien de fixe ni de gradu� : apr�s avoir invoqu� les Muses
il s'adresse � Pers�s ; puis il raconte la fable de Pandore, d�crit les cinq
�ges du monde, cite un apologue, donne des conseils tant�t � son fr�re, tant�t
aux souverains, trace des pr�ceptes pour l'agriculture, pour la navigation et
finit par recommander des pratiques superstitieuses soit pour l'ex�cution des
travaux champ�tres, soit pour l'observation des jours propices et funestes.
Les Travaux et les Jours pr�sentent
donc une nomenclature de pr�ceptes qui aurait pu se prolonger encore davantage
; il est probable que ce po�me ne nous est point parvenu dans sa totalit�. La
plantation des arbres, par exemple, ne devait-elle point faire partie d'un code
po�tique d'agriculture ? Heinsius (Introductio
in Opera et Dies ) observe qu'H�siode devait avoir compris dans son po�me
les pr�ceptes relatifs � ce genre de travail.
Pline se plaint de ce que l'on commen�ait � ignorer de son temps la plupart
des noms d'arbres mentionn�s par H�siode, On voit en outre par un fragment de
Manilius (Astronomiques, c.2) qu'H�siode
avait d� enseigner l'art de planter les arbres, indiquer la qualit� des
terrains propres � la culture du bl� et de la vigne, et m�me parler des bois
et des fontaines. Ces diverses parties de son ouvrage n'ont point �t� conserv�es
; il peut en avoir �t� de m�me de beaucoup d'autres.
Tout mutil� qu'il est, ce po�me ne laisse pas d'�tre aussi utile � �tudier
que la Th�ogonie. Ind�pendamment du
luxe de po�sie dont il est orn� en certains passages, il fournit de pr�cieux
mat�riaux pour reconstruire le si�cle d'H�siode : s'il nous atteste les progr�s
des sciences et des arts, il nous initie au secret de cette corruption de m�urs
qui d�g�n�rait en tyrannie chez les rois, en v�nalit� chez les juges, en
avarice, en jalousies, en haines, en paresse chez presque tous les citoyens.
Mais en m�me temps que les justes plaintes d'H�siode annoncent un �tat rong�
de vices nombreux, une soci�t� diff�rente de celle que nous repr�sente Hom�re,
le po�te remonte, sous le rapport de la religion, � une �poque bien ant�rieure,
puisqu'il constate cette croyance des premiers si�cles du polyth�isme que les
dieux et les hommes �taient issus d'une commune origine. H�siode, ici comme
dans la Th�ogonie, est toujours le
chantre de deux �poques. S'il cherche � corriger ses contemporains, c'est en
�voquant d'anciens souvenirs, c'est en pronon�ant des commandements et des
interdictions qui ressemblent aux dogmes des religions sacerdotales, c'est en
rev�tant sa muse de cette forme sentencieuse qu'affectait la po�sie symbolique
des temps primitifs. La formule des anciens oracles a contribu� �galement �
resserrer cette po�sie dans les limites d'une expression br�ve et synth�tique
dont elle ne se d�gagea enti�rement qu'� l'apparition de l'�pop�e.
L'histoire nous a conserv� le souvenir de plusieurs po�mes didactiques qui
datent de cette premi�re p�riode. Pausanias (B�otie,
t. 31) cite les Pr�ceptes de Chiron pour
l'�ducation d'Achille, et Plutarque (Vie
de Th�s�e) les sentences morales du vieux Pitth�e. Cl�ment d'Alexandrie
rapporte (Stromates, liv.1, p. 2361) un vers d'un po�me intitul� la Titanomachie,
d'apr�s lequel le centaure Chiron avait enseign� aux hommes la
religion du serment, les sacrifices et les formes de l'Olympe. Suivant Diog�ne
de La�rte, Mus�e chanta le premier la th�ogonie et la sph�re. Orph�e,
dit-on, composa un po�me des Travaux et
des Jours. Tzetz�s pr�tend qu'H�siode avait fait quelques emprunts � M�lampe.
Telles sont les sources o� H�siode a puis� peut-�tre l'id�e principale et
les d�tails de son ouvrage. Mais comme le temps n'a point respect� les po�mes
ant�rieurs au sien, nous pouvons placer les Travaux et les Jours � la t�te de toutes les oeuvres didactiques
et gnomiques de l'antiquit� grecque. H�siode ouvrit la carri�re o� march�rent
Solon, Simonide, Phocylide, Th�ognis, Pythagore, Mimnerme, Panyasis, Rhianus,
�v�nus, �ratosth�ne, Naumachius, Oppien, Nicandre et Aratus.
Son po�me est donc pour nous le premier qui consacre l'union f�conde de la po�sie
avec la morale et la science ; il ne peut avoir �t� compos� que dans un temps
o� l'�pop�e en d�cadence fut remplac�e par des ouvrages qui renferm�rent
non plus le r�cit des anciens exploits, mais d'utiles pr�ceptes applicables �
la religion et � la vie champ�tre ou domestique. Les Travaux et les Jours, chant�s par fragments comme la Th�ogonie,
exerc�rent sans nul doute une salutaire influence : la sagesse de leurs pr�ceptes
dut ramener les peuples de l'existence oisive de la place publique aux
occupations honn�tes et profitables de l'agriculture et de l'industrie, � des
id�es de morale, d'ordre et de justice. La plupart de ces maximes devinrent
proverbiales, gr�ce � la mesure du vers, qui rend plus durable la forme de la
pens�e. Le patriarche Photius rapporte, d'apr�s un ancien auteur, que ce po�me
�tait si cher � S�leucus Nicator qu'apr�s sa mort il fut trouv� sous son
chevet. Ainsi Alexandre dormait sur la cassette d'or qui renfermait le chef-d'�uvre
du prince de l'�pop�e.
Le
Bouclier d'Hercule
Si
la critique a signal� plusieurs lacunes dans la Th�ogonie
et dans les Travaux et les Jours, le Bouclier
d'Hercule est encore bien moins complet, puisqu'il n'offre qu'un fragment
qui a d� appartenir � deux ouvrages diff�rents. Les cinquante-six premiers
vers, qui parlent de l'amour de Jupiter et d'Alcm�ne, du retour d'Amphitryon et
de la naissance d'Hercule se rattachent probablement au po�me intitul� M�galai
�oiai, dans lequel H�siode chantait les femmes les plus c�l�bres de la
Gr�ce, tandis que la description du combat de Cycnus et d'Hercule, et du
bouclier de ce dernier h�ros, a pu avoir �t� d�tach�e d'un autre ouvrage
intitul� G�n�alogiai �r�icai
ou Er�ogonia, que le po�te avait consacr� � la louange des h�ros
les plus fameux. Cette derni�re partie pr�sente une plus forte empreinte de la
couleur hom�rique que le commencement. Nous ne serions pas �loign� de croire
qu'elle a �t� l'�uvre de quelque rhapsode. Le bouclier d'Achille dans l'Iliade
a pu servir de type � celui de cet Hercule dont la gloire n'�tait pas moins r�pandue
que la gloire du vainqueur d'Hector. C'est dans les jeux c�l�br�s aux
environs de Th�bes qu'on aura eu l'id�e de chanter l�Hercule th�bain. Ainsi
le morceau des M�galai �oiai qui
concerne la naissance de ce h�ros aura �t� rattach� � la description de son
bouclier et de son combat avec Cycnus. L'�cole alexandrine assignait � la
composition du Bouclier d'Hercule une
date tr�s ancienne. Parmi les critiques modernes, Scaliger la fait remonter
jusqu'au si�cle de Solon et de Tyrt�e.
Quant au po�me des Megalai Eoiai que
le temps ne nous a point conserv�, Pausanias rapporte (B�otie, c. 31) que certains peuples le regardaient comme �tant d'H�siode
; il est attribu� � ce m�me po�te par Ath�n�e et par les scholiasles
d'Apollonius de Rhodes, de Pindare et de Sophocle. Dans l'origine, ce po�me d�pendait
peut-�tre de la Th�ogonie, dont les
deux derniers vers semblent propres � faire na�tre une telle conjecture. Ce
n'est que plus tard qu'on l'en aura s�par�, pour lui donner un titre sp�cial.
H�siode y c�l�brait les h�ro�nes les plus illustres, en les proposant pour
mod�les aux femmes de son si�cle ou en les comparant toujours les unes avec
les autres. Or, chaque comparaison commen�ant par celte formule �
oi� ou telle que, c'est de l� qu'est venu le titre g�n�ral de Eoiai
: on sait qu'autrefois les premiers mots des ouvrages de po�sie servaient
souvent � les faire d�signer. Quant � l'�pith�te de M�galai,
quelques savants pensent qu'elle est provenue du grand nombre de vers que ce po�me
renfermait ; l'importance des h�ro�nes qui �taient c�l�br�es a pu aussi
lui donner naissance. Quoi qu'il en soit, ce titre n'a pas �t� invent� par
les grammairiens ; s'il ne remonte pas jusqu'au premier auteur du po�me, il a d�
au moins �tre imagin� dans ces temps o� la multiplication des po�sies de
tout genre exigeait qu'on distingu�t chacune par une d�nomination particuli�re.
Le t�moignage de Pausanias d�montre que le po�me d'H�siode �tait connu tr�s
anciennement chez les Grecs sous le nom de Megalai
Eoiai.
Il y a donc lieu de penser que le commencement du Bouclier d'Hercule n'est qu'un lambeau de ce grand ouvrage qu'H�siode
avait consacr� � la gloire des femmes de l'antiquit�, mais qu'un autre po�te
a compos� la description du Bouclier
et du Combat. Ces deux fragments, r�unis,
re�urent le titre de celui qui avait le plus d'�tendue et d'importance ; on
les appela le Bouclier d'Hercule. Si
ce po�me a �t� attribu� � H�siode, c'est que son nom, ainsi que celui
d'Hom�re, est comme le centre autour duquel a gravit� toute la po�sie de son
si�cle et m�me celle des �ges post�rieurs. Mais le caract�re sp�cial de la
muse d'H�siode est moins le genre de l'�pop�e que les genres didactique et
mythique ; elle aime plut�t � dicter des pr�ceptes de morale, � d�crire les
g�n�alogies humaines et divines qu'� chanter le courage et les exploits des h�ros.
Tout le Bouclier d'Hercule, �
l'exception du d�but, n'est donc vraisemblablement qu'un de ces pastiches hom�riques
que les rhapsodes se plaisaient � composer. Si Apollodore, Ath�n�e,
Apollonius de Rhodes, St�sichore et l'Ath�nien M�gacl�s l'attribuent � H�siode,
Aristophane le grammairien, Joseph Scaliger, Heinsius, Vossius, Dorville et
d'autres c�l�bres critiques lui en refusent la gloire.
Le fond du sujet et les d�tails de la narration portent l'empreinte du g�nie
primitif qui chanta le combat d'Achille et d'Hector. Ici les dieux, � l'exemple
des dieux hom�riques, partagent les formes, les passions et les souffrances
humaines, viennent secourir les mortels et sont bless�s par leur lance ou par
leur glaive.
Ce lambeau d'�pop�e est rempli sans doute de brillantes images, de traits
rigoureux, de nobles pens�es ; mais plusieurs vers sont textuellement emprunt�s
de l'Iliade, et l'on reconna�t dans la couleur g�n�rale du style un
caract�re �vident d'imitation. La po�sie en est souvent abondante et
large comme dans Hom�re ; elle n'est plus serr�e et pleine comme dans H�siode.
Quant au Bouclier d'Hercule,
proprement dit, sa description est faite dans le style hom�rique ; mais il pr�sente
dans la nature des id�es et dans le choix des figures quelques dissemblances
avec le Bouclier d'Achille. Celui-ci
n'offre point d'allusion � la g�n�alogie ni aux exploits du fils de P�l�e ;
ses tableaux sont empreints du caract�re de la g�n�ralit�. Celui-l�, au
contraire, semble convenir � Hercule plus sp�cialement qu'� aucun autre h�ros.
Hom�re se compla�t davantage � d�crire les travaux de la campagne, comme
pour reposer sa muse guerri�re sur de douces et riantes peintures : l'auteur du
Bouclier d'Hercule retrace plus
longuement les horreurs des comtats, sans doute parce que ce tableau formait
alors un contraste naturel avec les occupations champ�tres de son si�cle. On
voit que le dernier chantre s'efforce toujours d'amplifier et d'embellir les
images dont le premier lui a fourni le mod�le. Le Bouclier d'Achille ne contient que huit sujets principaux ; le
Bouclier d'Hercule en renferme un bien plus grand nombre.
Fragments
Si
le Bouclier d'Hercule nous offre un pr�cieux objet d'�tude, parce
qu'il remonte jusqu'� un temps o� la po�sie �tait encore populaire, les Fragments
conserv�s sons le nom d'H�siode n'ont pas moins d'int�r�t aux yeux du
savant. L� un passage sur Linos, dont on chantait la gloire au milieu des
festins et des ch�urs de danse ; ici un vers sur Dana�s, qui procura de l'eau
� la ville d'Argos, rappellent les premiers essais des Muses, les premiers
bienfaits de la civilisation. Tous ces d�bris, dispers�s dans les ouvrages des
auteurs, des grammairiens et des scholiastes grecs, malgr� leur sens incomplet,
se rattachent � un vaste ensemble de po�sie, car le nom d'H�siode a �t�
peut-�tre le nom g�n�rique de tous les chantres d'une m�me �poque. Si
quelques critiques ont faussement attribu� � H�siode des fragments qui ne lui
appartiennent pas, beaucoup d'autres, sans citer de lui aucun vers, font
allusion aux traditions d'histoire ou de mythologie consign�es dans ses
ouvrages. Or, la pens�e se refuse � croire qu'il ait pu composer seul tant de
po�mes. Plusieurs des fragments qui nous sont parvenus ne pr�sentent donc gu�re
plus d'authenticit� que certains passages de la Th�ogonie,
des Travaux et des Jours et du Bouclier
d'Hercule. Mais nous avons d� les recueillir religieusement comme les
versets d'une l�gende sacr�e dont l'ensemble a p�ri dans le souvenir des
hommes. L'ami des arts, lorsqu'il n'a pas le bonheur de d�couvrir une statue
tout enti�re, ne rejette point pour cela les tron�ons �pars qu'il rencontre
en fouillant le sol f�cond de l'Antiquit�.
Autres
oeuvres
Pausanias
rapporte (B�otie, c. 31) qu'on
attribuait encore � H�siode un po�me sur le devin M�lampe, la
Descente de Th�s�e et de Piritho�s aux Enfers, les Pr�ceptes de Chiron pour l'�ducation d'Achille, et qu'ayant
appris des Acarnaniens l'art de la divination, il passait pour avoir compos�
des Pr�dictions en vers et un livre
d'Explication des Prodiges. H�siode
fut l'auteur, d'apr�s Suidas, du Catalogue
des femmes en cinq livres, de l'�loge fun�bre de son ami Batrachus et d'un
po�me sur les Dactyles Id�ens ; suivant Zosime (liv. v, c. 28), des Th�ogonies
h�ro�ques ; selon Tzetz�s (Prol�gom�nes
sur Lycophron), de l'�pithalame de Th�tis
et de Pel�e, et comme le dit le scholiaste d'Aratus (v. 255), de la Grande astronomie ou du Livre des astres. Strabon (liv. VII, p.
302) cite de lui le Tour de la Terre ;
Maxime de Tyr (Dissert. 16), les Discours
divins ; Ath�n�e (liv. II, p. 49 ; liv. VIII, p. 364, et liv. XI, p. 503),
les Noces de C�yx, les Grands
Travaux et l'�gimius. Aristote et quelques grammairiens mettent sur son compte
un ouvrage intitul� les Pr�ceptes.
Pline (liv. XV, c. I ; liv. XXI, c. 17 et 20 ; liv. XXII, c. 22 ; liv. XXV, c.
2) et Plutarque (Banquet de Diocl�s)
semblent croire qu'il composa des po�mes sur la vertu des plantes et des herbes
et sur l'art de la m�decine. La simple nomenclature de tous ces ouvrages, qui
supposent une si grande vari�t� de savoir, ne d�montre-t-elle pas
l'impossibilit� qu'un seul homme en ait �t� l'auteur ?
Apr�s tout, l'id�e d'attribuer tant de po�mes � H�siode atteste
l'admiration que son g�nie inspira. Si quelques �crivains l'ont accus� d'impi�t�,
si Pythagore, suivant Diog�ne de La�rte (liv. VIII, sect. 21), feignait
d'avoir vu son ombre encha�n�e avec celle d'Hom�re dans le Tartare � une
colonne d'airain, parce que ces deux po�tes avaient d�bit� des mensonges sur
les dieux ; si Platon (R�pub., liv.
II) le bannissait de sa r�publique, d'o� il chassait aussi le grand Hom�re,
ces philosophes ne condamnaient sans doute que quelques points de ses croyances
: ils devaient appr�cier son talent reconnu par tant de juges habiles. Denys
d'Halicarnasse vante la douceur de son style et l'habilet� de sa composition.
Vell�ius Paterculus dit que ce fut un po�te d'un esprit �l�gant et
remarquable par la mollesse de ses vers. Quintilien fait l'�loge de la sagesse
de ses maximes et de l'harmonie de sa diction ; il lui d�cerne la palme dans le
genre temp�r�. H�siode a obtenu �galement les suffrages d'Aristote, de X�nophon,
d'Isocrate, d'Alc�e, de saint Basile, du sophiste Aphtonius et de Cic�ron.
Commentateurs
La
Th�ogonie avait �t� comment�e, suivant Aulu-Gelle (liv. XX, c.
8), par Plutarque ; on dit qu'elle l'avait �t� aussi par Aristote, par
Aristonicus d'Alexandrie, par D�m�trius Ixion d'Adramyttium et par Denys de
Corinthe. Il ne nous est parvenu que deux commentaires grecs sur ce po�me :
l'un est attribu� � Jean Diaconus ; l'autre est intitul�
Quelques anciennes scholies d�tach�es sur la Th�ogonie d'H�siode.
Natalis Comes (Myth., liv. VI, c. 18)
semble croire que Didyme en est l'auteur.
Nous avons sur les Travaux et les Jours des
scholies de Proclus, de Jean Tzetz�s et d'Emmanuel Moschopole. Jean
Protospatharius a compos� pour son fils une
Explication physique des Jours.
Tzetz�s et Jean Diaconus ont laiss�, l'un une Explication, l'autre une Paraphrase
sur le Bouclier d'Hercule.
Le travail de ces divers scholiastes � l'exception de Proclus, n'offre gu�re
qu'une compilation faite sans critique des gloses qu'ils avaient recueillies de
tous c�t�s.
Les principaux commentateurs modernes sont Ange Politien, Scaliger, Vinet, M�lanchton,
Jean Frisius, Groevius, Guiet, Hemsterhusius, Bats, Robinson, Leclerc,
Ruhnkenius, Heyne, Wolff, Bergier et C.-F. Heinrich. M. Creuzer, dans ses lettres
sur Hom�re et H�siode, a fait la critique d'une dissertation latine de M.
Hermann sur la plus ancienne mythologie
des Grecs.
�ditions
Quant
aux diverses �ditions d'H�siode, on nous saura gr� sans doute d'extraire ce
passage de la notice compos�e par Amar dans la Biographie
universelle :
"Les Travaux et les Jours furent
publi�s pour la premi�re fois � Milan, 1493, in-fol., par les soins de D�m�trius
Chalchondyle avec Isocrate et Th�ocrite ; mais comme le po�me d'H�siode ne se
trouvait pas dans tous les exemplaires, on regarda longtemps comme �dition princeps
celle d'Alde Manuce, Venise, 1495, in-fol.,
qui renferme, avec plusieurs autres petits po�mes gnomiques, la Th�ogonie
et le Bouclier d'Hercule. Le seizi�me si�cle vit para�tre un assez
grand nombre d'�ditions d'H�siode, parmi lesquelles il faut distinguer celle
de Victor Trincavelli, imprim�e � Venise, chez Zanetti, in-4�, 1537. C'est la
premi�re qui pr�sente les trois po�mes d'H�siode r�unis et accompagn�s des
scholies grecques de Proclus, de Jean Tzetz�s et de Moschopole; elle est
d'ailleurs tr�s correcte et d'une belle ex�cution typographique. Celle de B�le,
1542, in-8�, est avec la version latine de Valla et les scholies de Tzetz�s.
Celle de Henri Estienne, Paris, 1560, in-fol., est la premi�re o� la critique
du texte ait appel� l'attention de l'�diteur ; elle est devenue la base de la
plupart des suivantes. Oporinus donna � B�le, en 1674, in-8�, les Oeuvres
d'H�siode avec une version latine des scholies de Tzetz�s. Celle de
Spondanus, grecque et latine, La Rochelle, 1592, petit in-8�, est une �dition
rare et excellente. Le dix-septi�me si�cle nous offre l'H�siode de Daniel
Heinsius, Plantin, 1603, in-4�. Cette �dition, que tant de titres recommandent
aux savants, est devenue excessivement rare ; mais ce qu'elle renferme de plus
pr�cieux se retrouve dans celle d'Amsterdam, 1701, in-8�, qui contient de plus
les Lectiones Hesiodeae de Graevius et l'Index de Pasor. Jusqu'ici l'�rudition, les recherches savantes et
la collation des manuscrits avaient fait beaucoup pour H�siode ; mais il ne
devait rien encore au luxe typographique, lorsque Thomas Robinson publia sa
belle �dition � Oxford, 1734, grand in-4�. De nouveaux manuscrits furent
consult�s pour la Th�ogonie et les Travaux
et les Jours. L'�diteur ajouta ses propres observations aux notes
d'Heinsius, de Guiet, de Leclerc ; une dissertation pr�liminaire sur la vie,
les ouvrages et le si�cle d'H�siode, et le Combat
d'Hom�re et d'H�siode avec une nouvelle traduction latine et les notes de
Barn�s. Cette �dition en un mot ne laissait � d�sirer que les scholies
grecques ; aussi gagna-t-elle beaucoup entre les mains de Loesner, qui la publia
de nouveau avec d'importantes additions, Leipzig, 1778, in-8�. Nous avons parl�
d�j� de celle de Brunck, page 150 de son recueil des po�tes gnomiques,
Strasbourg, 1784. Le savant et ing�nieux �diteur s'est servi, pour �tablir
son texte, d'un manuscrit d'H�siode de la biblioth�que du roi et d'un autre de
Stob�e, qui n'avait point encore �t� consult�. II e�t �t� � d�sirer que
son travail embrass�t les trois po�mes attribu�s � H�siode, au lieu de se
borner � celui des Travaux, qu'il a heureusement corrig� dans plusieurs endroits et
purg� de plus de cinquante vers justement r�put�s suspects. L'ann�e
suivante, 1785, Bodoni fit para�tre � Parme les ouvrages d'H�siode avec la
traduction en vers latins de Bernardo Zamagra de Raguse, traduction assez �l�gante,
mais en g�n�ral peu fid�le et qui ne m�ritait pas un tel honneur
typographique. Nous ne devons pas oublier l'�dition publi�e � Lemgow, 1792,
in-8�, avec la traduction allemande de Hartmann et les remarques de Wachler, ni
celle de Lanzi, accompagn�e d'une traduction italienne in terza
rima, Florence, 1808, grand in-4�. Elle ne contient que le po�me des Travaux
et des Jours avec un discours pr�liminaire et de longues notes qui
n'offrent rien qu'on ne retrouve ailleurs. Nous souhaitons, en terminant cette
nomenclature, que M. Heinrich ne s'arr�te pas au sp�cimen qu'il nous a donn�
dans son �dition du Bouclier d'Hercule et que M. Tiersch r�alise le projet de son �dition
d'H�siode.
Nous ajouterons � la liste de ces �ditions celle de quelques autres non moins
importantes :
Hesiodus, Theognis, Gnomae diversorum
poetarum, Carmina Sibyllac, Pythagorae aurea Carmina, Gregorii gnomae, Theocriti
opera omnia. Florentiae, in aedibus Phil. Juntae, 1515, in-8�.
Hesiodus, Theognidis sententiae, Sibyllae
Carmina, Musaei opusculum de Herone et Leandro, Orphei Argonautica, Hymni et de
Lapidibus, Phocylidis Paraenesis, Florentiae, per Benedictum, Junctam, 1540,
in-8�.
Hesiodi ascraei opera quae extant : in
eadem doctorum virorum annotationes et lectiones variae � mss. palat. ab
Hieronymo Commelino collecltae: 1591, in-8�.
Hesiodi ascraei quae extant, cum notis ex
probatissimis quibusdarn auctoribus, brevissimis selectissimisque ; accessit
viri clarissimi Lamberti Barlaei, Graecae linguae in academi� Lugduno-Batav�,
professoris eximiis, in ejusdem Theogoniam commentarius. Oper�
et studio Cornelii Schrevelii. Lugduno-Batavorum ex officin� Francisci Hackii 1658.
Hesiodus cum versione emendat� ab Erasmo
Schmidio et in Erga enarratione Melanchthoniis et 23 tabulis synopticis ejusdem
Schmidii Witebergae, 1601, in-8�.
Theogonia Hesiodea, textu subind� reficto
in usum praelectionum seorsim, edita � F. a. Wolf. Halae
Saxon,
1783, in-8�.
Texte
grec et traduction fran�aise
Le
texte d'H�siode le plus correct est celui que Thomas Gaisford a �dit� en
1814. M. Boissonade l�a suivi dans son Recueil
des po�tes grecs (tome XI, 1824) et nous l�avons �galement adopt�.
Les traductions fran�aises en prose les plus connues sont la traduction de
Bergier, pr�c�d�e d'un discours sur l�origine des dieux du paganisme et
suivie de remarques sur les ouvrages d'H�siode, 1767 ; celles de Gin 1785 et de
Coup� 1796.
II existe une vieille traduction des Travaux
et des Jours, publi�e sous ce titre :
Les Besongnes et les Jours, mis en vers fran�ais par Jacques Legras, Paris,
1586, in-12. L'abb� Goujet la trouvait pr�f�rable � celles de Richard
Leblanc, de Lambert Daneau et de J.-A. Ba�f. Ces traductions ne sont en g�n�ral
ni exactes ni compl�tes, puisqu'elles ne comprennent pas les Fragments ; elles ne nous ont offert que peu de ressources. C'est
donc au texte grec seulement que nous avons eu recours, n'h�sitant point � pr�f�rer
le langage de la prose � celui de la po�sie. Rien n'e�t �t� moins po�tique,
en effet, que la reproduction en vers soit des nombreuses g�n�alogies, soit
des pr�ceptes moraux et religieux que renferme H�siode. Plusieurs morceaux d'�lite,
tels que la brillante description des cinq �ges du monde, l�ing�nieuse cr�ation
de Pandore, l��nergique et sombre peinture de l�hiver, le magnifique combat
de Jupiter avec les Titans, auraient sans doute pr�t� � la po�sie ; mais ces
divers passages ne constituent pas le caract�re dominant du g�nie d'H�siode,
la physionomie habituelle de sa versification. Quelquefois comparable � Hom�re,
H�siode s'en �loigne souvent par la nature du style. Le style d'Hom�re est
lucide, abondant, color�, parce qu'il date d'une �poque o� la guerre avait
mis en dehors tous les caract�res, toutes les passions : celui d'H�siode, au
contraire, est grave, s�rieux et pr�cis ; il r�v�le un si�cle de crise
sociale o� la pens�e a besoin de se r�sumer dans un langage plein et nerveux
et de se concentrer en elle-m�me, comme effray�e du tableau des vices et des
dissensions qui tourmentent la Gr�ce. H�siode diff�re d'Hom�re sous beaucoup
d'autres rapports, car tant�t il passe en revue les g�n�alogies des familles
c�lestes, et alors ses vers, presque enti�rement h�riss�s de noms propres,
ont toute la s�cheresse d'une froide nomenclature ; tant�t il d�crit en
termes techniques des instruments et des objets d'arts ou il trace des maximes
dont le fond est rev�tu d'une forme complexe. Ajoutez � ces difficult�s les
entraves que les interpolations ou les lacunes apportent � la marche et au sens
de la phrase. Comme les ouvrages du compilateur d'Ascra sont loin de pr�senter
cet encha�nement de faits, cette liaison d'id�es qui, malgr� des
contradictions partielles, dominent l'ensemble des �poques d'Hom�re, sa po�sie
est trop souvent elliptique, serr�e, obscure. Quoiqu'elle appartienne au
dialecte ionien, nous ne lui trouvons pas en g�n�ral cette douceur si vant�e
par Denys d'Halicarnasse et par d'autres critiques ; il semble qu'on reconnaisse
quelquefois en elle un reste d'archa�sme de l'�poque ant�hom�rique.
H�siode n'en est pas moins digne d'une �tude s�rieuse, surtout pour le fond
de sa po�sie. L'examen de ses oeuvres prouve que sa pens�e, malgr� de fr�quents
retours vers un ordre de choses d�s longtemps aboli, a �t� novatrice et
progressive. Habile � seconder la marche de l'humanit� dans ses initiations
graduelles de si�cle en si�cle, elle a contribu� puissamment � am�liorer la
morale en proclamant la sup�riorit� du travail et de l'�conomie sur la
paresse et sur la prodigalit�, la religion en lui faisant faire un pas de plus
vers ce dernier degr� de perfection qu'elle ne devait atteindre que dans
Pindare et dans Sophocle, la politique en poussant les esprits vers ces id�es r�publicaines
qui d�velopp�rent en Gr�ce le germe de tant de gloire et de libert�. Tel �tait
l'auguste privil�ge des muses antiques : intimement li�es au culte et aux m�urs
populaires, chaque corde de leur lyre r�p�tait, comme un fid�le �cho, les
divers sentiments qui vibraient dans le c�ur de la nation ; leur voix
inspiratrice immortalisait les grands �v�nements guerriers ou politiques, les
saintes et vieilles croyances, les utiles maximes d'�quit�, de sagesse et de
vertu. Le chantre alors exer�ait l'autorit� du l�gislateur ; un vers d'Hom�re,
un pr�cepte d'H�siode, �taient r�v�r�s comme une loi de Lycurgue ou de
Solon. Ce pieux respect, qui semble placer dans le ciel m�me le berceau de la
po�sie, n'appartient qu'� la jeunesse des peuples. Plus ces peuples
vieillissent et plus le domaine du positif usurpe celui de l'id�al et du
merveilleux. La po�sie devient, non plus la base n�cessaire, mais une simple d�coration
de l'�difice social : objet de vaine distraction pour quelques individus, elle
ne p�n�tre plus, victorieuse, dans l'esprit des masses. Lorsque tant de
puissants int�r�ts absorbent l'attention g�n�rale des �tats modernes, l'art
restera peut-�tre longtemps encore sans construire un de ces monuments dont le
large frontispice appelle tout d'abord les regards des contemporains et dont les
fondements solides r�sistent au cours d�vorant des si�cles. Mais si son
avenir peut sembler incertain, �tudions son pass� avec une nouvelle ardeur ;
la Gr�ce est le pays o� il eut le plus de spontan�it�, le plus de v�rit�,
le plus d'ind�pendance. C'est donc vers cette terre privil�gi�e que notre
pens�e reconnaissante doit surtout se reporter comme vers la source primitive
d'o� jaillirent ces flots de po�sie, d'�loquence, de philosophie et
d'histoire qui, apr�s avoir travers� les si�cles d'Hom�re et de P�ricl�s,
f�cond�rent le sol de l'Italie sous Auguste et sous L�on X et firent �clore
dans notre France les palmes �ternellement florissantes du talent et du g�nie.