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H�SIODE

introduction      la th�ogonie   les Travaux et les Jours     le bouclier d'Hercule    fragments

OEUVRES D�H�SIODE

TRADUITES PAR M. A. BIGNAN.

ESSAI SUR H�SIODE.

Son �poque

Il y a des noms qui ont pass� � la post�rit� avec les imp�rissables et gigantesques monuments des anciens �ges, dont ils offrent le r�sum� vivant ; c'est en eux seuls que tous les autres se sont absorb�s et comme perdus : semblables aux d�bris du monde ant�diluvien, ils ont surv�cu � tous les cataclysmes sociaux et politiques pour servir de jalons destin�s � marquer les pas de l'humanit� dans les voies successives de la civilisation. Tels sont les trois grands noms d'Orph�e, d'Hom�re, d'H�siode, trinit� symbolique des trois phases que dans l'origine l'esprit grec a parcourues. Orph�e, Hom�re, H�siode ont �t� les premiers initiateurs de la Gr�ce dans le culte, dans l'histoire, dans la morale. Leur po�sie, charg�e d'une sorte de sacerdoce, a chant� les dieux, c�l�br� les h�ros et grav� les pr�ceptes de la justice et de la sagesse dans l'�me des peuples. Le scepticisme moderne a contest� ou ni� leur existence. Sans doute les hymnes rev�tus du nom d'Orph�e portent une date post�rieure au si�cle de cet ancien chantre, puisque ce fut Onomacrite qui, sous les Pisistratides, les composa ou du moins rajeunit enti�rement leur forme. Le nombre immense des ouvrages attribu�s � Hom�re et � H�siode est un motif de croire que ces deux grands hommes n'ont pu en �tre les seuls auteurs ; mais si leurs contemporains et la post�rit� ont mis sur leur compte des travaux �trangers, est-ce l� une raison suffisante pour ne voir en eux que des �tres imaginaires et abstraits ? Comment supposer que toute l'antiquit� grecque et latine soit tomb�e dans l'erreur sur la r�alit� de faits dont l'�poque n'�tait pas encore tr�s �loign�e et sur lesquels on n'avait aucun int�r�t � la tromper ? D'o� serait provenue l'id�e d'un Orph�e, d'un Hom�re, d'un H�siode, si trois po�tes de ce nom n'avaient point exist� ? Cette existence ne semble-t-elle pas plut�t confirm�e par la vari�t� m�me des r�cits auxquels leur vie a servi de texte, par l'empressement des peuples � se disputer le privil�ge de leur berceau et de leur tombe, et surtout par le choix que l'opinion commune a fait de leur personne pour leur attribuer tant d'ouvrages ? Apr�s tout, la question relative � la personnalit� r�elle ou suppos�e de ces anciens po�tes ne doit pas nous occuper longtemps. Qu'importent des noms ? Leurs �uvres nous restent ; c'est l� qu'il faut �tudier les secrets de leur g�nie. Avant d'examiner les ouvrages d'H�siode, reportons nos regards sur les �poques ant�rieures, parce qu'ils nous offrent un frappant synchronisme des antiques croyances d�j� d�chues et des croyances nouvelles pr�tes � s'�lever.
Le fleuve de la religion et de la po�sie grecques se forma des nombreuses sources qui, des hauteurs de l'Himalaya, des vall�es du Nil, des rives de l�Euphrate et du Tana�s, se dirig�rent vers la m�me contr�e. Mais leurs flots, ballott�s les uns contre les autres, lutt�rent longtemps avant de suivre un m�me cours. Les deux races japh�tique et s�mitique, se trouvant face � face dans la Gr�ce, reprirent leurs haines, recommenc�rent leurs combats ; les sacerdoces rivaux de l'Asie et de l'Europe se pers�cut�rent tour � tour, jusqu'� ce que la th�ologie orphique rassembl�t les �l�ments de ces cultes divers et les concentr�t dans une seule doctrine. Alors la th�ocratie, qui s'�tablit au berceau de tous les peuples, essaya de prendre possession du sol de la Gr�ce. Quoiqu'elle n'y ait jamais r�gn� aussi imp�rieusement que dans l'Inde, dans la Perse, dans l'�gypte, chez les H�breux ou chez les �trusques, cependant, � travers les �pais nuages dont est charg� le ciel mythologique de l'ancienne patrie de Linus et d'Orph�e, on voit percer quelques rayons qui laissent d�couvrir son vague et myst�rieux fant�me. La religion primitive des Grecs avait personnifi� les astres, les vents, les m�taux, les r�volutions physiques du globe, les travaux de l'agriculture, les inventions des arts ; non contente de diviniser toutes les puissances cosmiques, surnaturelles et intelligentes, elle avait emprunt� � l'Orient l'usage d'envelopper sa doctrine de formes �nigmatiques ; ses sentences �taient br�ves, synth�tiques, profondes ; pour en traduire le texte, elle les m�tamorphosait en figures destin�es � p�n�trer dans l'esprit par l'organe de la vue ; elle rev�tait ses id�es d'un corps ; elle mat�rialisait sa pens�e ; en un mot, elle parlait la langue du symbole. Le symbole domina jusqu'� la naissance du mythe, qui en est le d�veloppement naturel, et de l'histoire, qui a pour interpr�te le r�cit �pique. Avant Hom�re, il n'y avait donc que des chantres sacerdotaux. Linos, Olen, Orph�e, Mus�e, Eumolpe, Thamyris, M�lampe, Abaris, Olympus, Hyagnis, Philammon, Pamphus, ne compos�rent en g�n�ral que des th�ogonies. Ce fut dans la Pi�rie, dans la Thrace et dans les contr�es du nord soumises � des castes sacerdotales que les Muses virent fleurir leur premier culte ; elles t�ch�rent d'apprivoiser les m�urs encore grossi�res d'une population barbare. Ces Dactyles Id�ens, ces Telchines, ces Cur�tes, ces Corybantes, ces Cabires de Samothrace, ces pr�tres d'Argos et de Sicyone cherchaient � introduire des rites moins aust�res, moins sanglants, � importer des arts utiles, � faire �clore les germes de la civilisation. Ce n'�taient pas la guerre et la conqu�te qui amenaient dans la Gr�ce leurs cultes nomades ; ils y venaient � la suite de ces nombreuses colonies qui, chass�es de leurs m�tropoles, voulaient �tablir avec un pays voisin des liaisons d'amiti�, de commerce et d'industrie. La Gr�ce, devenue le rendez-vous des croyances les plus oppos�es, toucha � la Ph�nicie par Cadmus, � l'�gypte par Inachus, C�crops et Dana�s, � la Phrygie par P�lops ; mais, au milieu de tant de points de contact, elle conserva l'empreinte des id�es th�ologiques et cosmogoniques qui constitu�rent la base de son culte primitif.
Le polyth�isme grec trouva d'une part, chez les P�lasges, de l'autre, chez les Ph�niciens, ses deux sources les plus antiques et les plus f�condes. Les arts se d�velopp�rent avec rapidit�, comme l'attestent les traditions sur le g�nie de D�dale, les constructions cyclop�ennes de Myc�nes, de Nauplie et de Tirynthe, le tr�sor de Minyas � Orchom�ne et les richesses consacr�es � Apollon dans Pytho, la fonte et la ciselure des m�taux, l'usage de tisser la toile et la pourpre, la fabrication des navires n�cessaires � l'exp�dition des Argonautes, les premiers essais de la sculpture polychrome et polylithe, de la m�decine, de l'agriculture, de l'astronomie. La barbarie, comme personnifi�e dans Procruste, dans Augias, est combattue par Th�s�e et par Hercule ; le droit de la force commence � se retirer devant les principes d'ordre et de sagesse. Le g�nie des lois inspire Rhadamanthe et Minos. Partout l'esprit humain s'�veille, et s'il produit d�j� d'utiles et de grandes choses, c'est qu'il marche appuy� sur la main puissante de la religion. Les corporations sacerdotales de Sicyone et d'Argos, les oracles de Dodone et de Pytho, la tendance symbolique de la po�sie, tout semble prouver que les pr�tres alors partageaient avec les rois la supr�me autorit�. Ainsi la th�ocratie grecque dut exercer d'abord de l'ascendant sur de jeunes et ardentes imaginations. � la t�te des po�tes se pr�sente Orph�e, personnification de l'�poque sacerdotale de l�antique Gr�ce, comme Isom�re est l'expression individualis�e de son �ge h�ro�que.
Le si�cle de la guerre de Troie, qui doit �tre pour nous identique � celui d'Hom�re, nous montre le triomphe de l'�l�ment hell�nique sur le principe p�lasgique. Le frottement de l�esprit grec contre celui des pays voisins et surtout de l�Asie Mineure a rendu les m�urs moins farouches, les usages moins barbares. La religion, que la th�ocratie avait tent� de retenir dans ses pesantes cha�nes, s'en affranchit pour multiplier ses croyances, qui deviennent, non plus le privil�ge exclusif de certaines castes, mais le domaine public de la nation ; l'anthropomorphisme place les dieux au niveau de toutes les intelligences ; aux chantres sacr�s succ�dent les po�tes �piques, qui c�l�brent les h�ros plut�t que les dieux. Plus de myst�res, plus de pr�tres, plus de sacrifices de victimes humaines. Les seuls pontifes, ce sont les chefs d'arm�e, ses princes, les rois, qui exercent en m�me temps les fonctions de juges, mais dont l'autorit� est limit�e par le concours des grands et du peuple. On voit combien l��l�ment populaire s'est accru et combien cet accroissement est favorable � la propagation des id�es, que l'exp�dition de Troie sert encore � augmenter par le m�lange de tant de peuplades mises en contact les unes avec les autres. Le temple c�de la place au camp, � la cit�. C'est alors que r�gne compl�tement le g�nie hell�nique, dont Hom�re est le chantre et l'Iliade le troph�e.
La guerre de Troie avait cr�� un commencement d'esprit d'association qui ne tarda point � s'affaiblir. La plupart des rois trouv�rent � leur retour leurs tr�nes envahis par l�usurpation ou leurs lits souill�s par l�adult�re. De l� une longue s�rie de crimes et de vengeances ; de l� des querelles d'homme � homme, de famille � famille, de nation � nation. Quand la Gr�ce, qui avait triomph� au dehors, se replie sur elle-m�me, ce sont les guerres intestines qui servent d'aliment � son activit�. Les peuples s'attaquent, s'exilent, s'exterminent mutuellement, et ces r�volutions enfantent des rivalit�s h�r�ditaires, de vives et profondes haines. Au milieu de cet �branlement g�n�ral, la royaut� et la religion �prouvent un contrecoup violent. L'insubordination des peuples explique les tentatives des chefs pour les ramener au devoir. Alors les rois sont bien plus oppresseurs et les juges bien plus iniques que du temps d'Hom�re. Les croyances religieuses n'ont plus la m�me na�vet� ni la m�me ardeur : le culte affecte quelques-unes de ces formes bizarrement merveilleuses qu'il avait d�j� rev�tues sous l'empire des id�es sacerdotales. II y a dans la po�sie un retour vers les anciens dogmes th�ocratiques. T�moin des d�sordres de son si�cle, H�siode crut peut-�tre les arr�ter en retra�ant la g�n�alogie de ces dieux dont il voyait s'affaiblir la puissance. Ses ouvrages durent rappeler la pens�e publique vers des sujets religieux. Mais son m�rite le plus incontestable, c'est d'avoir �t� po�te moraliste. � la paresse, � l'amour de l'or et des plaisirs, � tous les vices d'une soci�t� o� les croyances s'�nervent, mais o� les id�es s'�tendent et se fortifient, il oppose la sagesse de ses maximes. Les conseils qu'il donne � son fr�re s'appliquent � tous ses contemporains. Sa muse initie l'homme au culte d'une morale plus pure ; elle fl�trit l'oisivet� comme un fl�au et vante le travail comme une source in�puisable de vertus, de richesses et de bonheur. Po�te cyclique ainsi qu'Hom�re, H�siode fonde une �cole de chantres gnomiques, semblable � l'�cole de ces chantres �piques que la Gr�ce salua du nom d'Hom�rides.
Ainsi l'�poque de la premi�re civilisation grecque se divise en trois p�riodes distinctes, dont Orph�e, Hom�re et H�siode sont les repr�sentants. Un examen attentif des �uvres d'Hom�re et d'H�siode atteste qu'ils ont d� na�tre en deux si�cles diff�rents sous le rapport de la religion et de la politique, de l'�tat social et de la po�sie. Ces preuves, tir�es de leurs ouvrages m�mes, nous semblent les plus propres � d�truire l'id�e de leur coexistence. Un critique c�l�bre, Benjamin Constant, place entre eux l'intervalle de deux si�cles, et cette conjecture offre, selon nous, plus de vraisemblance que toutes les autres opinions, que nous nous bornerons � rappeler sommairement. H�rodote dit qu'ils ont v�cu quatre cents ans avant lui. Plutarque raconte la lutte de ces deux po�tes, qui se disput�rent la palme des vers � Chalcis. Philostrate, Varron, �rasme, les consid�rent aussi comme contemporains ; mais Philochore, X�nophane et d'autres auteurs soutiennent qu'Hom�re est plus ancien. Cic�ron dit que ce po�te lui semble ant�rieur de beaucoup de si�cles. Velleius Paterculus et Proclus croient H�siode plus jeune, l'un de cent vingt ann�es, l'autre de quatre si�cles. Porphyre pr�tend qu'il a v�cu un si�cle apr�s Hom�re. Solin met entre eux l'espace de cent trente ans. L.-G. Giraldi, Fabricius, Saumaise, Leclerc, Dodwell, Wolff, assignent �galement � H�siode une date post�rieure. Dans ce conflit de sentiments divers, au milieu desquels Pausanias n'ose pas se prononcer, nous avons d� appeler la po�sie au secours de la chronologie. La lecture des ouvrages d'H�siode donne lieu de croire que, post�rieur d'environ deux cents ans � Hom�re, il a v�cu dans le huiti�me si�cle avant l'�re chr�tienne.

Sa vie

Quant � sa vie, elle a, comme celle d'Hom�re, fourni mati�re � des r�cits oppos�s.
D'abord, �tait-il originaire de Cume en �olie ou d'Ascra en B�otie ? D'un c�t�, Plutarque dit, d'apr�s �phore, que son p�re, �tant d�j� �tabli dans Ascra, y �pousa Pycim�de. De l'autre, Suidas pr�tend qu'H�siode, encore tr�s jeune, fut transport� par ses parents de Cume, sa patrie, dans Ascra. Strabon, Proclus et Tzetz�s rapportent le m�me fait. H�rodote et �tienne de Byzance le font na�tre �galement � Cume.
L'examen de ses po�mes nous servira � r�soudre une question d'ailleurs peu importante. Lorsqu'il raconte dans les Travaux et les Jours (v. 835 ) que son p�re s'est transport� de Cume dans Ascra pour y chercher des moyens d'existence, il n'ajoute pas y �tre venu avec lui. Si cette circonstance avait eu lieu, n'en aurait-il pas fait mention ? Un voyage maritime, surtout dans son enfance, n'aurait-i1 pas d� frapper son imagination et rester dans sa m�moire ? II y a plus : il dit formellement dans le m�me po�me (v. 850 ) qu'il n'a jamais navigu� qu'une seule fois, dans son trajet d'Aulis en Eub�e, o� il remporta 1e prix de po�sie aux fun�railles du roi Amphidamas. De ces deux passages on peut l�gitimement conclure qu'il naquit dans Ascra, o� son p�re s'�tait �tabli. Ce p�re dont il ne dit pas le nom s'appelait Dius, selon beaucoup d'�crivains. Vraisemblablement il amassa quelque fortune dans Ascra, puisque, apr�s sa mort, ses deux fils plaid�rent pour le partage de sa succession. Pers�s corrompit les juges et obtint la part la plus consid�rable ; mais H�siode devint bient�t plus riche, gr�ce � sa frugalit� et � son �conomie. Assez g�n�reux pour soulager plusieurs fois les besoins de son fr�re, il tenta encore de le ramener � la sagesse en composant pour son instruction le po�me des Travaux et des Jours.

H�siode pr�f�rait � la vie corrompue des cit�s l�innocence et la tranquillit� des campagnes. Pasteur sur l�H�licon, il exer�ait un m�tier qui, dans les �ges fabuleux et h�ro�ques, avait �t� le partage des dieux et des rois. C'est l� que les Muses, lui reprochant sa paresse, lui donn�rent une branche de laurier et l'anim�rent du souffle po�tique. D�s lors il se voua tout entier � leur culte : amant de la gloire, il apprit que les fils du roi Amphidamas, pour c�l�brer les fun�railles de leur p�re, avaient ouvert � Chalcis en Eub�e un concours de po�sie ; il y obtint la victoire et en remporta un tr�pied, qu'il d�dia aux Muses de l�'H�licon par reconnaissance ou pour se conformer � l�usage de son si�cle. Suivant Proclus, Panid�s, fr�re d'Amphidamas, l'avait couronn� comme ayant c�l�br�, non la guerre et le carnage, mais l'agriculture et la paix. Diog�ne de La�rte (liv. 2, sect. 48) et Thomas Magister (argument des Grenouilles d'Aristophane) lui donnent pour antagoniste un chantre nomm� Cercops. Plusieurs autres �crivains pr�tendent que c'�tait Hom�re lui-m�me dont il avait �t� vainqueur, mais ils ne m�ritent pas de cr�ance. Ainsi l�ouvrage intitul� le Combat d'Hom�re et d'H�siode � �t� sans doute fabriqu� par quelque d�tracteur d'Hom�re ou par quelque grammairien post�rieur au si�cle d'Adrien. Le sujet de cet opuscule ressemble � ceux que les rh�teurs et les sophistes donnaient � traiter � leurs �l�ves. D'ailleurs l�argument le plus p�remptoire contre une semblable lutte n'est-il pas le silence d'H�siode ? S'il avait eu Hom�re pour rival, ne se serait-il pas vant� de l'avoir vaincu ?
Plutarque raconte, dans le Banquet des Sept Sages, qu�H�siode, apr�s sa victoire, se rendit � Delphes, soit pour consacrer son prix � Apollon, soit pour interroger l'oracle sur son avenir et qu'il re�ut cette r�ponse : "Heureux ce mortel qui visite ma demeure, cet H�siode que ch�rissent les Muses immortelles ! Sa gloire s'�tendra aussi loin que les rayons de l'aurore. Mais redoute le bois fameux de Jupiter N�m�en. C'est l� que le destin a marqu� le terme de ta vie."

H�siode, comme le raconte l'auteur du Combat, s'�loigna du P�loponn�se, pensant que la divinit� avait voulu d�signer le temple consacr� dans ce pays � Jupiter N�m�en. Parvenu dans Oen��, ville de la Locride, il s'�tablit chez Amphiphane et Ganyctor, fils de Ph�g�e, ne comprenant pas le sens de la pr�diction, car tout ce lieu s'appelait le lieu consacr� � Jupiter N�m�en. Comme il s�journa longtemps chez les Oeniens, de jeunes hommes, le soup�onnant d'avoir viol� leur s�ur, le tu�rent et le pr�cipit�rent dans la mer, entre l'Eub�e et la Locride. Le troisi�me jour son corps fut rapport� par des dauphins tandis qu'on c�l�brait une f�te en l'honneur d'Ariane. Tous les habitants, accourus sur le rivage, reconnurent le cadavre et l'ensevelirent avec pompe. On poursuivit les assassins, qui s'�lanc�rent dans une barque de p�cheurs et navigu�rent vers la Cr�te ; mais au milieu de la travers�e, Jupiter les foudroya et les pr�cipita dans les flots. Suivant Pausanias (B�otie, ch. 31), ces jeunes hommes, qui �taient les fils de Ganyctor, Ctim�nus et Antiphus, s'enfuirent de Naupacte � Molycrium, � cause du meurtre d'H�siode, et l�, ayant commis quelque impi�t� envers Neptune, ils subirent le ch�timent m�rit�. Pausanias dit que tout le monde est d'accord sur ces faits, mais qu'il n'en est pas de m�me au sujet d'H�siode ; que, selon les uns, il fut accus� � tort d'avoir fait violence � la s�ur de ces jeunes gens et que, d'apr�s les autres, il �tait r�ellement coupable. Plutarque, dans le Banquet de Diocl�s, explique ainsi la cause de sa mort : H�siode, avec Mil�sius et un enfant nomm� Tro�le, fut re�u chez un h�te dont Mil�sius viola la fille pendant la nuit ; les fr�res de la jeune fille, croyant H�siode coupable, le tu�rent dans une prairie avec Tro�le et le jet�rent dans la mer, en laissant le corps de l�enfant sur le rivage ; des dauphins ayant rapport� le cadavre d'H�siode au moment o� l'on c�l�brait la f�te de Neptune, les habitants du pays d�molirent la maison de ses meurtriers et les noy�rent eux-m�mes.
Pausanias rapporte (B�otie, ch. 38) que de son temps on voyait � Orchom�ne le tombeau d'H�siode, et il raconte pour quel motif les habitants de cette ville l'y avaient �rig� : une maladie contagieuse faisant p�rir les hommes et les animaux, on envoya des d�put�s pour consulter le dieu. On assure que la Pythie leur r�pondit qu'il fallait transporter les os d'H�siode de la Naupactie dans l'Orchom�nie et qu'il n'y avait pas d'autre rem�de au fl�au. Les envoy�s, ayant demand� ensuite dans quel lieu de la Naupactie ils trouveraient ces ossements, la Pythie leur annon�a qu'une corneille le leur indiquerait. Lorsqu'ils eurent d�barqu� dans le pays de Naupacte, ils aper�urent � peu de distance de la route un rocher o� �tait perch�e une corneille, et ils d�couvrirent les os d'H�siode dans le creux de ce rocher. On grava sur le tombeau l'�pitaphe suivante :
"Ascra, riche en moissons, fut la patrie d'H�siode ; mais la terre des Minyens, dompteurs de chevaux, poss�de les os de ce po�te dont la gloire a �t� si �clatante dans la Gr�ce parmi les hommes qui jugent d'apr�s les lois de la sagesse."
Quels qu'aient �t� le motif et le genre de la mort d'H�siode, la tradition veut qu'il soit parvenu jusqu'� un �ge tr�s avanc�. De l� le proverbe d'une vieillesse h�siod�enne et ce distique attribu� � Pindare par Tzetz�s (Prol�gom�nes ad Erga).
"Salut, mortel qui es entr� deux fois dans l�adolescence et qui as eu deux fois un tombeau : H�siode ! toi qui as atteint le dernier degr� de la sagesse humaine."
H�siode laissa un fils dont il parle (les Travaux et les Jours, v. 315), mais sans le nommer et sans dire quelle fut sa m�re. Quelques auteurs pr�tendent que cette jeune fille, appel�e Clym�ne ou Cl�m�ne, qu'il fut soup�onn� d'avoir viol�e, avait �t� son �pouse l�gitime et lui avait donn� un fils nomm� Mnas�as, St�sichore ou Archi�p�s.
Tout ce qu'on a d�bit� sur la vie et la mort d'H�siode semble porter le caract�re de la fable plut�t que de l�histoire ; les seuls faits authentiques sont les �v�nements consign�s dans ses po�mes, tels que sa condition de p�tre sur l'H�licon, sa victoire � Chalcis, son proc�s avec son fr�re et la naissance de son fils. Quant � son caract�re, il s'est peint lui-m�me dans ses ouvrages ; ami d'une existence s�dentaire, observateur de la temp�rance et de la justice, religieux jusqu'� la superstition, il n'ambitionna point la faveur des rois et borna son ambition � se rendre utile � ses concitoyens, � qui il pr�chait la morale en beaux vers. Sa m�moire obtint les faveurs qui l�avaient fui pendant sa vie. L'admiration publique lui fit �riger, suivant Pausanias, des statues � Thespie, � Olympie, sur l'H�licon. Chant�es par la bouche des rhapsodes et transmises des p�res aux enfants par la tradition orale, ses po�sies furent rassembl�es � la m�me �poque que l'Iliade et l'Odyss�e. Rien ne manqua � la renomm�e du po�te, puisqu'il eut m�me la gloire d'irriter l'envie. H�siode, dit-on, eut son Cercops, comme Hom�re son Zo�le.

Ses oeuvres

La Th�ogonie

Apr�s avoir jet� un coup d'oeil sur le si�cle et la vie d'H�siode, nous examinerons ses oeuvres avec plus de d�tails. Quel a �t� son premier ouvrage ? Plusieurs critiques pr�tendent que c'est celui des Travaux et des Jours, parce que Pausanias dit (B�otie, ch. 31) avoir vu sur l'H�licon, aupr�s de la fontaine, des lames de plomb tr�s alt�r�es par le temps et sur lesquelles ce po�me �tait inscrit. La nature de son sujet leur semble encore un puissant motif de croire � son ant�riorit�. On peut leur r�pondre premi�rement que l'existence du po�me des Travaux et des Jours, trac� sur des lames de plomb, ne saurait indiquer la date de sa composition, attendu que, compos� sans le secours de l'�criture, il n'a eu besoin que plus tard de chercher en elle un appui plus durable que les chants des rhapsodes et la m�moire des peuples ; en second lieu, qu'il doit se rattacher � une �poque o� la civilisation avait alt�r� d�j� la foi na�ve et les m�urs simples des premiers �ges, puisqu'il nous montre presque partout l'�quit� aux prises avec l'int�r�t, la paresse en opposition avec la n�cessit� du travail, des pratiques de religion minutieuses et pu�riles succ�dant � l'ardeur et � la saintet� des vieilles croyances, une po�sie qui cherche � moraliser et � convaincre au lieu de raconter et d'�mouvoir. Toutefois nous sommes loin de pr�tendre qu'il soit post�rieur � la Th�ogonie. Autant qu'il est permis de le conjecturer dans une question d'une si haute antiquit�, ces deux po�mes nous semblent contemporains.
L'authenticit� de la Th�ogonie a �t� r�voqu�e en doute, et le scepticisme � cet �gard s'est appuy� du r�cit de Pausanias, qui rapporte (B�otie, ch. 31) que les B�otiens, voisins de l'H�licon, assuraient qu'H�siode n'avait compos� d'autre po�me que celui des Travaux et des Jours. Mais on ne doit pas oublier que Pausanias parle d'une autre opinion qui lui attribuait un grand nombre d'ouvrages, parmi lesquels se trouve la Th�ogonie. D'ailleurs, si nous ajoutons foi au t�moignage d'H�rodote, de Platon, d'Aristote, d'�ratosth�ne, d'Acusila�s, de Pythagore, de D�mosth�ne de Thrace, d'Agatharchide de Cnide, de Manilius, de X�nophane de Colophon, de Z�non le sto�cien, de Chrysippe, du grammairien Aristonicus, de Z�nodote et d'autres savants de l'�cole alexandrine, nous sommes en droit de regarder la Th�ogonie comme l'�uvre l�gitime du chantre b�otien. Devons-nous pour cela penser qu'elle ait franchi un intervalle de plus de deux mille six cents ans sans additions, sans pertes, sans changements ? Non : il en est d'H�siode comme d'Hom�re : les rhapsodes ont mis la main dans ses oeuvres. La Th�ogonie, qui n'a pas plus �t� �crite que l'Iliade, quoiqu'elle lui soit post�rieure, pr�sente encore plus d'empreintes d'un travail �tranger. En consid�rant l'ensemble et les d�tails du po�me, la s�rie de ces fables, souvent d�cousues ou maladroitement li�es, la mani�re diverse et in�gale d'exag�rer les faits ; l� d'oiseuses r�p�titions, ici des lacunes ou des contradictions frappantes, on ne peut s'emp�cher de convenir que nous ne poss�dons qu'un monument incomplet, qu'un po�me conforme sans doute pour le fond, mais dissemblable en beaucoup de parties � celui qui est sorti pour la premi�re fois de la bouche inspir�e du po�te. Un sujet si religieux, si populaire, c�l�br� par tant de chantres, semblait provoquer naturellement l'insertion de ces nombreux fragments qui l'ont amplifi�. La plus grande partie des interpolations remonte probablement � une �poque tr�s ancienne. Depuis les rhapsodes, qui chantaient la Th�ogonie de ville en ville, jusqu'aux critiques de l'�cole d'Alexandrie, comme Crat�s, Aristarque, Z�nodote et d'autres, qui s'occup�rent de la r�vision de son texte, combien d'alt�rations successives n'a-t-elle pas d� �prouver ! Examinons la toutefois telle qu'elle nous est parvenue.
D'abord on ne saurait douter que la Th�ogonie n'ait �t� pr�c�d�e de plusieurs ouvrages de la m�me nature, bien que, pour montrer dans Hom�re et dans H�siode les fondateurs de la mythologie grecque, on ait souvent cit� ce passage d'H�rodote (liv. 2, c. 53) : "D'o� chacun des dieux est-il venu ? Tous ont-ils exist� de tout temps ? Quelles �taient leurs formes diverses ? Les Grecs ne le savent que depuis hier, pour ainsi dire, car je ne crois pas qu'H�siode et Hom�re aient v�cu plus de quatre cents ans avant moi. Ce sont eux qui ont �t� les auteurs de la th�ogonie des Grecs, qui ont donn� des surnoms aux dieux, partag� entre eux les honneurs et les inventions des arts et d�crit leurs figures." H�rodote, sans doute a voulu dire qu'Hom�re et H�siode furent au nombre des premiers po�tes qui chant�rent la religion grecque et dont les oeuvres leur surv�curent : il n'ignorait pas que cette religion existait bien longtemps avant eux. Hom�re et H�siode ont pu greffer quelques rameaux sur l'arbre des anciens dogmes ; mais, quel que f�t l'ascendant de leur g�nie, ils n'ont pu implanter brusquement sur le sol de la Gr�ce une mythologie toute nouvelle. H�siode n'a donc point invent� de th�ogonie ; sa voix n'a �t� que l'�cho des croyances populaires. Avant lui la po�sie grecque avait envelopp� de ses formes s�v�res des pens�es mystiques, comme les oracles, ou liturgiques, comme les lois des initiations et des purifications. L'�cole orphique est la source o� il parait avoir puis� le plus abondamment : plusieurs chantres de cette �cole et d'autres encore ont pu lui servir de mod�les. Pausanias rapporte (B�otie, c. 27) que Olen de Lycie composa pour les Grecs les plus anciens hymnes connus et qu'il inventa les vers hexam�tres (Phocide, c. 5 ). Pamphus, suivant Philostrate (in Heroicis), c�l�bra le premier les Gr�ces et consacra un hymne � Jupiter. Mus�e, d'apr�s Diog�ne de La�rte, fut l'auteur d'une Th�ogonie, quoique Pausanias (Attique, ch. 22 ) ne reconnaisse comme son seul ouvrage l�gitime qu'un hymne pour les Lycom�des en l'honneur de C�r�s, dont Hom�re et H�siode, selon Cl�ment d'Alexandrie (Stromates, liv. 6), ont imit� quelques passages. M�lampe passe pour avoir expliqu� en vers les myst�res de Bacchus. Les combats des dieux contre les Titans servirent aussi de sujets � beaucoup de po�mes, parce qu'ils offraient la personnification de la lutte des �l�ments. En effet, la premi�re p�riode de la po�sie grecque est toute mythique : elle pr�sente, non les simples jeux de l'imagination, mais le caract�re solennel et grave du symbolisme. C'est sur la base des g�n�alogies que repose l'�difice de la mythologie pa�enne. Les objets ext�rieurs et leurs principes furent personnifi�s de telle sorte que l'on regardait comme engendr�e d'une autre chose celle qui renfermait en elle-m�me le germe de son existence. Ce premier genre de g�n�ration comprit les cosmogonies et les th�ogonies �tablies par les physiciens sur le combat des �l�ments, sur l'organisation du ciel et de la terre, sur la puissance des forces productives et destructives de la nature. Le second embrassa dans la suite les h�ros fondateurs d'un peuple et d'une ville ou c�l�bres par leurs exploits et par leurs bienfaits envers l'humanit� : on fit remonter leur origine jusqu'� l'antiquit� la plus haute, soit qu'on suiv�t la route des vieilles traditions, soit qu'on appliqu�t l'ancien langage au r�cit des fables et qu'on se serv�t pour de nouveaux mythes de ces m�mes dieux invent�s dans les �poques cosmogoniques, o� l'esprit, fortement frapp� des objets expos�s � la vue, cherchait � produire au dehors, comme des faits, ses impressions et ses pens�es. Ainsi donc les premiers po�tes de la Gr�ce convertirent le vieux langage des symboles en r�cits mythiques qui devinrent le d�veloppement d�taill� d'un sens abstrait et profond. H�siode nous pr�sente de nombreuses imitations des dogmes de ces po�tes. Comme il ne vint que longtemps apr�s eux, il m�la aux symboles chang�s en mythes les mythes chang�s en histoires. Toutefois au milieu de ce m�lange on reconna�t encore le type primitif. Mais ces all�gories dont s'enveloppe sa muse, il n'en p�n�trait pas probablement le sens occulte ; il les rapportait comme des traditions populaires, sans se douter qu'elles se rattachaient en partie � cette premi�re religion r�v�l�e � l'homme dans le berceau de l�univers. On remarque plusieurs similitudes entre ses po�sies et les saintes �critures. H�siode est g�n�alogiste � la mani�re de Mo�se, et la Th�ogonie est, � quelques �gards, la Gen�se du paganisme. Mais comme les points de contact des religions grecque et h�bra�que n'ont pas �t� directs, il est difficile de les d�terminer d'une mani�re pr�cise, parce que ces emprunts se sont ant�rieurement combin�s, modifi�s ou alt�r�s avec les divers cultes de l'�gypte, de la Ph�nicie et des autres contr�es. Toutefois le d�but des cosmogonies h�bra�que, ph�nicienne et grecque offre des traits de ressemblance qu'on ne saurait m�conna�tre.
Mo�se dit, au commencement de la Gen�se :
"
La terre �tait informe et nue ; les t�n�bres couvraient la face de l'ab�me et le souffle de Dieu planait sur les eaux."
Sanchoniathon admet pour principe du monde le souffle d'un air t�n�breux, un chaos confus et le d�sir qui excite tous les �tres � leur reproduction.
H�siode nous montre, avant tout, le Chaos, puis la Terre, ensuite le Tartare, enfin l'Amour, lien harmonique de tous tes �l�ments, source de toute cr�ation.
L'empreinte originelle et identique des deux id�es, d'abord de la confusion des �l�ments, puis de leur coordination, ne se manifeste-t-elle pas dans ces trois fragments ? Plusieurs orientalistes ont �tabli d'autres rapports entre les r�cits de Mo�se, de Sanchoniathon et d'H�siode. Ainsi ils ont consid�r� Abraham, auteur de la circoncision, comme le type du Cronos des Ph�niciens et de celui des Grecs, qui privent Uranus, leur p�re, de ses parties g�nitales. Les d�tails avec lesquels Sanchoniathon raconte la mutilation d'Uranus par Cronos sont �videmment la source o� H�siode a puis� toute sa narration. L'origine de ces mythes bizarres provient des id�es symboliques qu'on attachait au lingam et au phallus dans l�Inde et dans l'�gypte.
D'apr�s Fourmont (R�flexions sur l'origine, l'histoire et la succession des anciens peuples, liv. 2, c. 5), le livre d'H�nok, l�historien de la Ph�nicie et le po�te d'Ascra s'accordent � peu pr�s pour les trois races que rapportent les traditions des �ges primitifs.
Nous pourrions signaler d'autres traits de similitude plus �loign�s et plus confus ; mais nous aimons mieux nous borner � constater quelques rapports plus frappants entre la religion ph�nicienne et la Th�ogonie d'H�siode. Dans le fragment de Sanchoniathon que nous a conserv� Eus�be, ne d�couvrons-nous pas une identit� remarquable entre l�invention du feu par Phos, Pyr et Phlox et la d�couverte de cet �l�ment par Prom�th�e, entre ces hommes dou�s d'une force et d'une taille prodigieuses qui donn�rent leurs noms aux montagnes dont ils s'empar�rent et les trois g�ants Cottus, Briar�e et Gyg�s, entre ces B�tyles, ou pierres anim�es qu'inventa Uranus et la pierre emmaillot�e que la Terre fit avaler � Saturne ? Dans les deux Th�ogonies, Uranus et Gu�, quoique fr�re et s�ur, ne s'�pousent-ils pas et n'ont-ils pas Cronos pour fils ? L'Herm�s, la V�nus et le Vulcain de la Gr�ce ne rappellent-ils pas le Taaut, l'Astart� et le Sydic de la Ph�nicie ? La famille de N�r�e et de Doris, la race de Phorcys et de C�lo ne portent-elles pas l'empreinte d'une origine ph�nicienne ? Les noms de Pontus, de N�r�e, de Poseidon, de Notus et de Bor�e ne se rencontrent-ils pas �galement chez Sanchoniathon et chez H�siode ? Enfin la conformit� de plusieurs autres noms, les divers points d'analogie de l'un et l'autre idiome, la fr�quence des relations que des liens de commerce ou de mariage avaient redoubl�es entre les deux peuples, tout ne prouve-t-il pas que l'empreinte de ces dogmes ph�niciens, import�s par les premi�res colonies, est plus manifeste dans les po�mes d'H�siode que dans ceux de tous ses devanciers ?
Si nous cherchons maintenant les traces de la religion �gyptienne dans la Th�ogonie, ce Typho�, qu'H�siode d�crit sous l'image d'un monstre combattu par Jupiter, nous semblera une copie du Typhon d'�gypte, dieu malfaisant. II y a dans cette lutte une allusion au dualisme des principes du bien et du mal, repr�sent�s dans l'�gypte par Osiris et Typhon.
Cette H�cate, qu'H�siode le premier transporta dans le polyth�isme grec, n'est autre, suivant Jabionski (Panth�on �gyptien), que la Titrambo �gyptienne.
Latone est assimil�e par H�rodote (liv. 2, c. 156) � l'�gyptienne Buto, qui repr�sente l'air t�n�breux dont la r�gion sublunaire est remplie. Le m�me historien compare Apollon � Orus, C�r�s � Isis, Art�mis � Bubastis.
La nuit primitive, Aides ou Pluton, Ath�n� ou Minerve, H�pha�stos ou Vulcain, nous reportent � l'Athor, � l'Amanth�s, � la Neilha, au Phtas de l'�gypte.
Enfin, les formes grandioses et monstrueuses attribu�es aux premiers simulacres de la Gr�ce, certaines id�es sur la g�n�ration des �tres, sur les qualit�s des �l�ments, sur le dogme encore confus de l�immortalit� de l'�me, attestent les nombreux emprunts que les chantres sacr�s de la Gr�ce firent aux pr�tres de Memphis. N'oublions pas qu'H�rodote (liv. 2, c. 81) consid�rait comme identiques les qualifications d'orphique et d'�gyptien.

L'Inde nous fournira aussi plusieurs lumi�res dont les croyances du polyth�isme d'H�siode n'ont �t� que le reflet.
Les Pouranas traitent, ainsi que la Th�ogonie, de la cr�ation du monde et de la g�n�alogie des dieux.
Minerve est enfant�e par la t�te de Jupiter, comme les Brames sont issus de celle de Brama.
Jupiter, renfermant M�tis dans ses entrailles, rappelle le dieu supr�me de l'Inde, qui tire de son propre sein Mana, ou l'Intelligence.
Vishnu et les g�ants luttent pour la possession de l'amrita, breuvage d'immortalit�, comme Jupiter et les Titans pour l'empire de l'Olympe.
Les centimanes d'H�siode ont pu avoir �t� model�s d'apr�s ce Krishna, qui poss�de une si grande quantit� de bras, d'yeux et de bouches.
Saturne engloutit ses enfants comme Haranguer Behah : les deux cultes consacrent le symbole universel de la cr�ature d�truite par son propre cr�ateur.
Nous pourrions signaler encore d'autres g�n�alogies mythiques tir�es des religions ant�rieures au polyth�isme grec. Ainsi les Grecs ont peut-�tre re�u leur Ilythyia du pays des Hyperbor�ens et leur Neptune de la Libye. C'est peut-�tre de 1a Scythie que Vesta leur est venue. On dirait qu'il existe des rapports entre les Izeds qu'Ormuzd cr�a pour faire le bien et les g�nies tut�laires dont parle H�siode ; entre Pers�e et Mithras ; entre Hercule et le Roustan de l'�pop�e persane ; entre l'Olympe de la Gr�ce et l'Albordj de la Perse, qui rappellent tous deux le mont M�rou de l'Inde. Toute la race du Soleil et de la Lune contient une foule de d�nominations orientales et les souvenirs d'un culte astronomique.
Ainsi s'�leva le polyth�isme de la Gr�ce, vaste panth�on o� chaque nation appliqua son ciment, mais qui, malgr� tant de couches successives, dut au g�nie hell�nique la majest�, l'harmonie et la grandeur de son ensemble. L'�poque o� le polyth�isme acquit le plus d'ind�pendance et de popularit� fut l��poque hom�rique. La p�riode ant�rieure est celle vers laquelle remonte H�siode. Ces merveilleuses et gigantesques cr�ations des premiers �ges, telles que les Cyclopes, les Centimanes, les Harpies, les Gorgones, Typho�, la Chim�re, �chidna occupent chez lui plus de place que chez Hom�re. La Th�ogonie contient des allusions, soit aux guerres et aux actions des anciens h�ros, soit aux conflagrations, aux d�luges, aux catastrophes locales ou universelles qui avaient ravag� le globe, soit aux luttes de quelques sacerdoces ennemis, soit enfin au sab�isme et aux dogmes symboliques r�pandus dans la Gr�ce primitive. De l� un antagonisme de l'ancien et du nouvel �l�ment religieux ; de l� une �uvre complexe o�, � travers le coloris de la forme grecque, on voit souvent percer le fond des doctrines orientales ; de l� une mosa�que compos�e des d�bris de la th�ologie d'Orph�e et de l'anthropomorphisme d'Hom�re, mais o� l'on remarque d�j� quelques-uns de ces premiers mat�riaux qui servirent dans la suite � la construction du nouveau temple �rig� par Pythagore et par Socrate. Quoique le culte chez H�siode n'ait point d�pouill� encore la grossi�ret� de ses anciennes formes, sa morale commence � s'am�liorer. Les dieux mettent plus de soin � juger les actions humaines, � r�compenser la vertu, � punir le crime. L'Olympe mythologique, � mesure qu'il s'�loigne de la terre, s'�l�ve vers une r�gion plus brillante et plus pure.
L'examen du syst�me ou, pour mieux dire, des divers syst�mes que renferme la Th�ogonie, a donn� lieu � une foule d'explications contradictoires. Les uns, � l'instar des savants de l'�cole d'Alexandrie, n'y ont vu qu'une s�rie continuelle de symboles et d'all�gories ; les autres, adoptant les id�es d'�vh�m�re et de Diodore de Sicile, n'ont regard� les dieux que comme de simples mortels divinis�s � cause de leurs services envers l'humanit� ; c'est avec la cl� de l'histoire qu'ils ont cru ouvrir le sanctuaire de toutes les �nigmes de la fable. Nous ne nions pas que l'histoire ne soit quelquefois entr�e comme �l�ment important, dans le polyth�isme d'H�siode ; mais nous pensons que c'est dans le symbole et dans le mythe qu'il faut en chercher la base fondamentale. Ces symboles, ces mythes s'�taient d�velopp�s, quelquefois alt�r�s ou perdus avec le temps ; leur type primitif avait d� n�cessairement s'effacer lorsqu'il se rev�tit des formes humaines de l'�pop�e hom�rique. Aussi H�siode, en cherchant � renouer une cha�ne interrompue, ne pouvait-il expliquer le sens occulte des faits divins dont il ramassait les d�bris �pars dans la m�moire des hommes. Nous ne saurions donc obtenir la solution compl�te de tant de probl�mes. Toutefois, d'apr�s l'id�e que nous pouvons concevoir de la nature de quelques-uns, nous sentons que dans tous devait dominer une pens�e grave, mystique, r�v�l�e, contemporaine peut-�tre des premiers jours de la cr�ation.
Un motif qui a induit en erreur les partisans exclusifs du syst�me historique, c'est qu'H�siode, post�rieur au si�cle �pique, confond par un anachronisme involontaire les traditions des temps h�ro�ques avec les dogmes plus anciens de l'�poque purement religieuse. Les croyances de toute date se pressent confus�ment dans son po�me, quoiqu'il ait tent� de r�unir en un corps homog�ne de doctrines tant d'all�gories mythiques, cosmogoniques ou morales. La seule id�e dominante qui plane sur toute la Th�ogonie, c'est l'id�e des trois r�gnes ou plut�t des trois cultes d'Uranus, de Saturne, de Jupiter. Le culte de Jupiter admet surtout des d�veloppements et des changements consid�rables : tout ce qui le pr�c�de est bizarre, myst�rieux, d�sordonn�, parce qu'il y a encore lutte entre les dieux qui repr�sentent les forces aveugles de la nature ; tout ce qui vient apr�s porte le caract�re de la r�gularit�, de la sagesse et de la beaut�. Lorsque Jupiter, vainqueur des Titans, a obtenu l'empire des dieux et des hommes ou, en d'autres termes, lorsque le principe de l'intelligence a triomph� de celui du d�sordre, nous voyons na�tre non plus des g�ants et des monstres, mais des �tres dou�s de proportions naturelles, rev�tus de formes �l�gantes ; alors s'�tablit une hi�rarchie durable dans les honneurs et les emplois de chaque divinit�. Le po�te, dans l'�num�ration de ces trois dynasties c�lestes et des nombreuses g�n�alogies qui s'y rattachent, entrelace au tissu principal de sa narration beaucoup de fils accessoires. En accumulant tous ces d�tails, il semble reproduire dans la composition de son �uvre une image de ce polyth�isme qui n'�tait parvenu jusqu'� lui qu'apr�s avoir travers� tant de si�cles, de pays et de croyances. Plac�e dans une de ces �poques de transition o� la soci�t� en travail enfante douloureusement un nouvel ordre de choses, au milieu des monarchies qui s'�croulent de toutes parts et des r�publiques qui commencent � s'�lever, sa muse semble une proph�tesse qui embrasse � la fois le pass� et l'avenir de la religion grecque.

les Travaux et les Jours

H�siode, dans la Th�ogonie, a pass� en revue cette foule de dieux qui composaient le polyth�isme. C'est jusqu'au chaos qu'il a fait remonter les innombrables anneaux de la cha�ne de cette g�n�alogie c�leste, et sa lyre a peupl� la terre et le ciel, les enfers et la mer des divinit�s cr��es par l'imagination ou admises par la cr�dulit� d'une nation enthousiaste. 
Descendu des hauteurs sacr�es, il jette, dans les Travaux et les Jours, ses regards sur la famille humaine ; alors il ne raconte plus, il conseille ; le mythologue devient moraliste. En adressant � son fr�re Pers�s des maximes de sagesse et de vertu, d'�conomie domestique et rurale, il cherche � exciter chez tous ses contemporains le go�t du travail. En effet, eu quittant la vie guerri�re pour la vie agricole et civile, les peuples ont d� substituer l'empire du travail, l'amour de la propri�t� � l'abus de la force, aux rapines de la conqu�te. Le po�me des Travaux et des Jours nous montre l'introduction des deux �l�ments nouveaux du travail et de l'ordre. Quoique renferm� dans un cercle moins large que celui de la Th�ogonie, il gagne en utilit� ce qu'il semble perdre en grandeur et en �l�vation. Mais le po�te n'a dans sa marche rien de fixe ni de gradu� : apr�s avoir invoqu� les Muses il s'adresse � Pers�s ; puis il raconte la fable de Pandore, d�crit les cinq �ges du monde, cite un apologue, donne des conseils tant�t � son fr�re, tant�t aux souverains, trace des pr�ceptes pour l'agriculture, pour la navigation et finit par recommander des pratiques superstitieuses soit pour l'ex�cution des travaux champ�tres, soit pour l'observation des jours propices et funestes.
Les Travaux et les Jours pr�sentent donc une nomenclature de pr�ceptes qui aurait pu se prolonger encore davantage ; il est probable que ce po�me ne nous est point parvenu dans sa totalit�. La plantation des arbres, par exemple, ne devait-elle point faire partie d'un code po�tique d'agriculture ? Heinsius (Introductio in Opera et Dies ) observe qu'H�siode devait avoir compris dans son po�me les pr�ceptes relatifs � ce genre de travail.
Pline se plaint de ce que l'on commen�ait � ignorer de son temps la plupart des noms d'arbres mentionn�s par H�siode, On voit en outre par un fragment de Manilius (Astronomiques, c.2) qu'H�siode avait d� enseigner l'art de planter les arbres, indiquer la qualit� des terrains propres � la culture du bl� et de la vigne, et m�me parler des bois et des fontaines. Ces diverses parties de son ouvrage n'ont point �t� conserv�es ; il peut en avoir �t� de m�me de beaucoup d'autres.
Tout mutil� qu'il est, ce po�me ne laisse pas d'�tre aussi utile � �tudier que la Th�ogonie. Ind�pendamment du luxe de po�sie dont il est orn� en certains passages, il fournit de pr�cieux mat�riaux pour reconstruire le si�cle d'H�siode : s'il nous atteste les progr�s des sciences et des arts, il nous initie au secret de cette corruption de m�urs qui d�g�n�rait en tyrannie chez les rois, en v�nalit� chez les juges, en avarice, en jalousies, en haines, en paresse chez presque tous les citoyens. Mais en m�me temps que les justes plaintes d'H�siode annoncent un �tat rong� de vices nombreux, une soci�t� diff�rente de celle que nous repr�sente Hom�re, le po�te remonte, sous le rapport de la religion, � une �poque bien ant�rieure, puisqu'il constate cette croyance des premiers si�cles du polyth�isme que les dieux et les hommes �taient issus d'une commune origine. H�siode, ici comme dans la Th�ogonie, est toujours le chantre de deux �poques. S'il cherche � corriger ses contemporains, c'est en �voquant d'anciens souvenirs, c'est en pronon�ant des commandements et des interdictions qui ressemblent aux dogmes des religions sacerdotales, c'est en rev�tant sa muse de cette forme sentencieuse qu'affectait la po�sie symbolique des temps primitifs. La formule des anciens oracles a contribu� �galement � resserrer cette po�sie dans les limites d'une expression br�ve et synth�tique dont elle ne se d�gagea enti�rement qu'� l'apparition de l'�pop�e. L'histoire nous a conserv� le souvenir de plusieurs po�mes didactiques qui datent de cette premi�re p�riode. Pausanias (B�otie, t. 31) cite les Pr�ceptes de Chiron pour l'�ducation d'Achille, et Plutarque (Vie de Th�s�e) les sentences morales du vieux Pitth�e. Cl�ment d'Alexandrie rapporte (Stromates, liv.1, p. 2361) un vers d'un po�me intitul� la Titanomachie, d'apr�s lequel le centaure Chiron avait enseign� aux hommes la religion du serment, les sacrifices et les formes de l'Olympe. Suivant Diog�ne de La�rte, Mus�e chanta le premier la th�ogonie et la sph�re. Orph�e, dit-on, composa un po�me des Travaux et des Jours. Tzetz�s pr�tend qu'H�siode avait fait quelques emprunts � M�lampe. Telles sont les sources o� H�siode a puis� peut-�tre l'id�e principale et les d�tails de son ouvrage. Mais comme le temps n'a point respect� les po�mes ant�rieurs au sien, nous pouvons placer les Travaux et les Jours � la t�te de toutes les oeuvres didactiques et gnomiques de l'antiquit� grecque. H�siode ouvrit la carri�re o� march�rent Solon, Simonide, Phocylide, Th�ognis, Pythagore, Mimnerme, Panyasis, Rhianus, �v�nus, �ratosth�ne, Naumachius, Oppien, Nicandre et Aratus.
Son po�me est donc pour nous le premier qui consacre l'union f�conde de la po�sie avec la morale et la science ; il ne peut avoir �t� compos� que dans un temps o� l'�pop�e en d�cadence fut remplac�e par des ouvrages qui renferm�rent non plus le r�cit des anciens exploits, mais d'utiles pr�ceptes applicables � la religion et � la vie champ�tre ou domestique. Les Travaux et les Jours, chant�s par fragments comme la Th�ogonie, exerc�rent sans nul doute une salutaire influence : la sagesse de leurs pr�ceptes dut ramener les peuples de l'existence oisive de la place publique aux occupations honn�tes et profitables de l'agriculture et de l'industrie, � des id�es de morale, d'ordre et de justice. La plupart de ces maximes devinrent proverbiales, gr�ce � la mesure du vers, qui rend plus durable la forme de la pens�e. Le patriarche Photius rapporte, d'apr�s un ancien auteur, que ce po�me �tait si cher � S�leucus Nicator qu'apr�s sa mort il fut trouv� sous son chevet. Ainsi Alexandre dormait sur la cassette d'or qui renfermait le chef-d'�uvre du prince de l'�pop�e.

Le Bouclier d'Hercule

Si la critique a signal� plusieurs lacunes dans la Th�ogonie et dans les Travaux et les Jours, le Bouclier d'Hercule est encore bien moins complet, puisqu'il n'offre qu'un fragment qui a d� appartenir � deux ouvrages diff�rents. Les cinquante-six premiers vers, qui parlent de l'amour de Jupiter et d'Alcm�ne, du retour d'Amphitryon et de la naissance d'Hercule se rattachent probablement au po�me intitul� M�galai �oiai, dans lequel H�siode chantait les femmes les plus c�l�bres de la Gr�ce, tandis que la description du combat de Cycnus et d'Hercule, et du bouclier de ce dernier h�ros, a pu avoir �t� d�tach�e d'un autre ouvrage intitul� G�n�alogiai �r�icai ou Er�ogonia, que le po�te avait consacr� � la louange des h�ros les plus fameux. Cette derni�re partie pr�sente une plus forte empreinte de la couleur hom�rique que le commencement. Nous ne serions pas �loign� de croire qu'elle a �t� l'�uvre de quelque rhapsode. Le bouclier d'Achille dans l'Iliade a pu servir de type � celui de cet Hercule dont la gloire n'�tait pas moins r�pandue que la gloire du vainqueur d'Hector. C'est dans les jeux c�l�br�s aux environs de Th�bes qu'on aura eu l'id�e de chanter l�Hercule th�bain. Ainsi le morceau des M�galai �oiai qui concerne la naissance de ce h�ros aura �t� rattach� � la description de son bouclier et de son combat avec Cycnus. L'�cole alexandrine assignait � la composition du Bouclier d'Hercule une date tr�s ancienne. Parmi les critiques modernes, Scaliger la fait remonter jusqu'au si�cle de Solon et de Tyrt�e.
Quant au po�me des Megalai Eoiai que le temps ne nous a point conserv�, Pausanias rapporte (B�otie, c. 31) que certains peuples le regardaient comme �tant d'H�siode ; il est attribu� � ce m�me po�te par Ath�n�e et par les scholiasles d'Apollonius de Rhodes, de Pindare et de Sophocle. Dans l'origine, ce po�me d�pendait peut-�tre de la Th�ogonie, dont les deux derniers vers semblent propres � faire na�tre une telle conjecture. Ce n'est que plus tard qu'on l'en aura s�par�, pour lui donner un titre sp�cial. H�siode y c�l�brait les h�ro�nes les plus illustres, en les proposant pour mod�les aux femmes de son si�cle ou en les comparant toujours les unes avec les autres. Or, chaque comparaison commen�ant par celte formule � oi� ou telle que, c'est de l� qu'est venu le titre g�n�ral de Eoiai : on sait qu'autrefois les premiers mots des ouvrages de po�sie servaient souvent � les faire d�signer. Quant � l'�pith�te de M�galai, quelques savants pensent qu'elle est provenue du grand nombre de vers que ce po�me renfermait ; l'importance des h�ro�nes qui �taient c�l�br�es a pu aussi lui donner naissance. Quoi qu'il en soit, ce titre n'a pas �t� invent� par les grammairiens ; s'il ne remonte pas jusqu'au premier auteur du po�me, il a d� au moins �tre imagin� dans ces temps o� la multiplication des po�sies de tout genre exigeait qu'on distingu�t chacune par une d�nomination particuli�re. Le t�moignage de Pausanias d�montre que le po�me d'H�siode �tait connu tr�s anciennement chez les Grecs sous le nom de Megalai Eoiai.
Il y a donc lieu de penser que le commencement du Bouclier d'Hercule n'est qu'un lambeau de ce grand ouvrage qu'H�siode avait consacr� � la gloire des femmes de l'antiquit�, mais qu'un autre po�te a compos� la description du Bouclier et du Combat. Ces deux fragments, r�unis, re�urent le titre de celui qui avait le plus d'�tendue et d'importance ; on les appela le Bouclier d'Hercule. Si ce po�me a �t� attribu� � H�siode, c'est que son nom, ainsi que celui d'Hom�re, est comme le centre autour duquel a gravit� toute la po�sie de son si�cle et m�me celle des �ges post�rieurs. Mais le caract�re sp�cial de la muse d'H�siode est moins le genre de l'�pop�e que les genres didactique et mythique ; elle aime plut�t � dicter des pr�ceptes de morale, � d�crire les g�n�alogies humaines et divines qu'� chanter le courage et les exploits des h�ros. Tout le Bouclier d'Hercule, � l'exception du d�but, n'est donc vraisemblablement qu'un de ces pastiches hom�riques que les rhapsodes se plaisaient � composer. Si Apollodore, Ath�n�e, Apollonius de Rhodes, St�sichore et l'Ath�nien M�gacl�s l'attribuent � H�siode, Aristophane le grammairien, Joseph Scaliger, Heinsius, Vossius, Dorville et d'autres c�l�bres critiques lui en refusent la gloire.
Le fond du sujet et les d�tails de la narration portent l'empreinte du g�nie primitif qui chanta le combat d'Achille et d'Hector. Ici les dieux, � l'exemple des dieux hom�riques, partagent les formes, les passions et les souffrances humaines, viennent secourir les mortels et sont bless�s par leur lance ou par leur glaive.
Ce lambeau d'�pop�e est rempli sans doute de brillantes images, de traits rigoureux, de nobles pens�es ; mais plusieurs vers sont textuellement emprunt�s de l'Iliade, et l'on reconna�t dans la couleur g�n�rale du style un caract�re �vident d'imitation. La po�sie en est souvent abondante et large comme dans Hom�re ; elle n'est plus serr�e et pleine comme dans H�siode.
Quant au Bouclier d'Hercule, proprement dit, sa description est faite dans le style hom�rique ; mais il pr�sente dans la nature des id�es et dans le choix des figures quelques dissemblances avec le Bouclier d'Achille. Celui-ci n'offre point d'allusion � la g�n�alogie ni aux exploits du fils de P�l�e ; ses tableaux sont empreints du caract�re de la g�n�ralit�. Celui-l�, au contraire, semble convenir � Hercule plus sp�cialement qu'� aucun autre h�ros. Hom�re se compla�t davantage � d�crire les travaux de la campagne, comme pour reposer sa muse guerri�re sur de douces et riantes peintures : l'auteur du Bouclier d'Hercule  retrace plus longuement les horreurs des comtats, sans doute parce que ce tableau formait alors un contraste naturel avec les occupations champ�tres de son si�cle. On voit que le dernier chantre s'efforce toujours d'amplifier et d'embellir les images dont le premier lui a fourni le mod�le. Le Bouclier d'Achille ne contient que huit sujets principaux ; le Bouclier d'Hercule en renferme un bien plus grand nombre.

Fragments

Si le Bouclier d'Hercule nous offre un pr�cieux objet d'�tude, parce qu'il remonte jusqu'� un temps o� la po�sie �tait encore populaire, les Fragments conserv�s sons le nom d'H�siode n'ont pas moins d'int�r�t aux yeux du savant. L� un passage sur Linos, dont on chantait la gloire au milieu des festins et des ch�urs de danse ; ici un vers sur Dana�s, qui procura de l'eau � la ville d'Argos, rappellent les premiers essais des Muses, les premiers bienfaits de la civilisation. Tous ces d�bris, dispers�s dans les ouvrages des auteurs, des grammairiens et des scholiastes grecs, malgr� leur sens incomplet, se rattachent � un vaste ensemble de po�sie, car le nom d'H�siode a �t� peut-�tre le nom g�n�rique de tous les chantres d'une m�me �poque. Si quelques critiques ont faussement attribu� � H�siode des fragments qui ne lui appartiennent pas, beaucoup d'autres, sans citer de lui aucun vers, font allusion aux traditions d'histoire ou de mythologie consign�es dans ses ouvrages. Or, la pens�e se refuse � croire qu'il ait pu composer seul tant de po�mes. Plusieurs des fragments qui nous sont parvenus ne pr�sentent donc gu�re plus d'authenticit� que certains passages de la Th�ogonie, des Travaux et des Jours et du Bouclier d'Hercule. Mais nous avons d� les recueillir religieusement comme les versets d'une l�gende sacr�e dont l'ensemble a p�ri dans le souvenir des hommes. L'ami des arts, lorsqu'il n'a pas le bonheur de d�couvrir une statue tout enti�re, ne rejette point pour cela les tron�ons �pars qu'il rencontre en fouillant le sol f�cond de l'Antiquit�.

Autres oeuvres

Pausanias rapporte (B�otie, c. 31) qu'on attribuait encore � H�siode un po�me sur le devin M�lampe, la Descente de Th�s�e et de Piritho�s aux Enfers, les Pr�ceptes de Chiron pour l'�ducation d'Achille, et qu'ayant appris des Acarnaniens l'art de la divination, il passait pour avoir compos� des Pr�dictions en vers et un livre d'Explication des Prodiges. H�siode fut l'auteur, d'apr�s Suidas, du Catalogue des femmes en cinq livres, de l'�loge fun�bre de son ami Batrachus et d'un po�me sur les Dactyles Id�ens ; suivant Zosime (liv. v, c. 28), des Th�ogonies h�ro�ques ; selon Tzetz�s (Prol�gom�nes sur Lycophron), de l'�pithalame de Th�tis et de Pel�e, et comme le dit le scholiaste d'Aratus (v. 255), de la Grande astronomie ou du Livre des astres. Strabon (liv. VII, p. 302) cite de lui le Tour de la Terre ; Maxime de Tyr (Dissert. 16), les Discours divins ; Ath�n�e (liv. II, p. 49 ; liv. VIII, p. 364, et liv. XI, p. 503), les Noces de C�yx, les Grands Travaux et l'�gimius. Aristote et quelques grammairiens mettent sur son compte un ouvrage intitul� les Pr�ceptes. Pline (liv. XV, c. I ; liv. XXI, c. 17 et 20 ; liv. XXII, c. 22 ; liv. XXV, c. 2) et Plutarque (Banquet de Diocl�s) semblent croire qu'il composa des po�mes sur la vertu des plantes et des herbes et sur l'art de la m�decine. La simple nomenclature de tous ces ouvrages, qui supposent une si grande vari�t� de savoir, ne d�montre-t-elle pas l'impossibilit� qu'un seul homme en ait �t� l'auteur ?
Apr�s tout, l'id�e d'attribuer tant de po�mes � H�siode atteste l'admiration que son g�nie inspira. Si quelques �crivains l'ont accus� d'impi�t�, si Pythagore, suivant Diog�ne de La�rte (liv. VIII, sect. 21), feignait d'avoir vu son ombre encha�n�e avec celle d'Hom�re dans le Tartare � une colonne d'airain, parce que ces deux po�tes avaient d�bit� des mensonges sur les dieux ; si Platon (R�pub., liv. II) le bannissait de sa r�publique, d'o� il chassait aussi le grand Hom�re, ces philosophes ne condamnaient sans doute que quelques points de ses croyances : ils devaient appr�cier son talent reconnu par tant de juges habiles. Denys d'Halicarnasse vante la douceur de son style et l'habilet� de sa composition. Vell�ius Paterculus dit que ce fut un po�te d'un esprit �l�gant et remarquable par la mollesse de ses vers. Quintilien fait l'�loge de la sagesse de ses maximes et de l'harmonie de sa diction ; il lui d�cerne la palme dans le genre temp�r�. H�siode a obtenu �galement les suffrages d'Aristote, de X�nophon, d'Isocrate, d'Alc�e, de saint Basile, du sophiste Aphtonius et de Cic�ron.

Commentateurs

La Th�ogonie avait �t� comment�e, suivant Aulu-Gelle (liv. XX, c. 8), par Plutarque ; on dit qu'elle l'avait �t� aussi par Aristote, par Aristonicus d'Alexandrie, par D�m�trius Ixion d'Adramyttium et par Denys de Corinthe. Il ne nous est parvenu que deux commentaires grecs sur ce po�me : l'un est attribu� � Jean Diaconus ; l'autre est intitul� Quelques anciennes scholies d�tach�es sur la Th�ogonie d'H�siode. Natalis Comes (Myth., liv. VI, c. 18) semble croire que Didyme en est l'auteur.
Nous avons sur les Travaux et les Jours des scholies de Proclus, de Jean Tzetz�s et d'Emmanuel Moschopole. Jean Protospatharius a compos� pour son fils une Explication physique des Jours.
Tzetz�s et Jean Diaconus ont laiss�, l'un une Explication, l'autre une Paraphrase sur le Bouclier d'Hercule.
Le travail de ces divers scholiastes � l'exception de Proclus, n'offre gu�re qu'une compilation faite sans critique des gloses qu'ils avaient recueillies de tous c�t�s.
Les principaux commentateurs modernes sont Ange Politien, Scaliger, Vinet, M�lanchton, Jean Frisius, Groevius, Guiet, Hemsterhusius, Bats, Robinson, Leclerc, Ruhnkenius, Heyne, Wolff, Bergier et C.-F. Heinrich. M. Creuzer, dans ses lettres sur Hom�re et H�siode, a fait la critique d'une dissertation latine de M. Hermann sur la plus ancienne mythologie des Grecs.

�ditions

Quant aux diverses �ditions d'H�siode, on nous saura gr� sans doute d'extraire ce passage de la notice compos�e par Amar dans la Biographie universelle :
"Les Travaux et les Jours furent publi�s pour la premi�re fois � Milan, 1493, in-fol., par les soins de D�m�trius Chalchondyle avec Isocrate et Th�ocrite ; mais comme le po�me d'H�siode ne se trouvait pas dans tous les exemplaires, on regarda longtemps comme �dition princeps celle d'Alde Manuce, Venise, 1495, in-fol., qui renferme, avec plusieurs autres petits po�mes gnomiques, la Th�ogonie et le Bouclier d'Hercule. Le seizi�me si�cle vit para�tre un assez grand nombre d'�ditions d'H�siode, parmi lesquelles il faut distinguer celle de Victor Trincavelli, imprim�e � Venise, chez Zanetti, in-4�, 1537. C'est la premi�re qui pr�sente les trois po�mes d'H�siode r�unis et accompagn�s des scholies grecques de Proclus, de Jean Tzetz�s et de Moschopole; elle est d'ailleurs tr�s correcte et d'une belle ex�cution typographique. Celle de B�le, 1542, in-8�, est avec la version latine de Valla et les scholies de Tzetz�s. Celle de Henri Estienne, Paris, 1560, in-fol., est la premi�re o� la critique du texte ait appel� l'attention de l'�diteur ; elle est devenue la base de la plupart des suivantes. Oporinus donna � B�le, en 1674, in-8�, les Oeuvres d'H�siode avec une version latine des scholies de Tzetz�s. Celle de Spondanus, grecque et latine, La Rochelle, 1592, petit in-8�, est une �dition rare et excellente. Le dix-septi�me si�cle nous offre l'H�siode de Daniel Heinsius, Plantin, 1603, in-4�. Cette �dition, que tant de titres recommandent aux savants, est devenue excessivement rare ; mais ce qu'elle renferme de plus pr�cieux se retrouve dans celle d'Amsterdam, 1701, in-8�, qui contient de plus les Lectiones Hesiodeae de Graevius et l'Index de Pasor. Jusqu'ici l'�rudition, les recherches savantes et la collation des manuscrits avaient fait beaucoup pour H�siode ; mais il ne devait rien encore au luxe typographique, lorsque Thomas Robinson publia sa belle �dition � Oxford, 1734, grand in-4�. De nouveaux manuscrits furent consult�s pour la Th�ogonie et les Travaux et les Jours. L'�diteur ajouta ses propres observations aux notes d'Heinsius, de Guiet, de Leclerc ; une dissertation pr�liminaire sur la vie, les ouvrages et le si�cle d'H�siode, et le Combat d'Hom�re et d'H�siode avec une nouvelle traduction latine et les notes de Barn�s. Cette �dition en un mot ne laissait � d�sirer que les scholies grecques ; aussi gagna-t-elle beaucoup entre les mains de Loesner, qui la publia de nouveau avec d'importantes additions, Leipzig, 1778, in-8�. Nous avons parl� d�j� de celle de Brunck, page 150 de son recueil des po�tes gnomiques, Strasbourg, 1784. Le savant et ing�nieux �diteur s'est servi, pour �tablir son texte, d'un manuscrit d'H�siode de la biblioth�que du roi et d'un autre de Stob�e, qui n'avait point encore �t� consult�. II e�t �t� � d�sirer que son travail embrass�t les trois po�mes attribu�s � H�siode, au lieu de se borner � celui des Travaux, qu'il a heureusement corrig� dans plusieurs endroits et purg� de plus de cinquante vers justement r�put�s suspects. L'ann�e suivante, 1785, Bodoni fit para�tre � Parme les ouvrages d'H�siode avec la traduction en vers latins de Bernardo Zamagra de Raguse, traduction assez �l�gante, mais en g�n�ral peu fid�le et qui ne m�ritait pas un tel honneur typographique. Nous ne devons pas oublier l'�dition publi�e � Lemgow, 1792, in-8�, avec la traduction allemande de Hartmann et les remarques de Wachler, ni celle de Lanzi, accompagn�e d'une traduction italienne in terza rima, Florence, 1808, grand in-4�. Elle ne contient que le po�me des Travaux et des Jours avec un discours pr�liminaire et de longues notes qui n'offrent rien qu'on ne retrouve ailleurs. Nous souhaitons, en terminant cette nomenclature, que M. Heinrich ne s'arr�te pas au sp�cimen qu'il nous a donn� dans son �dition du Bouclier d'Hercule et que M. Tiersch r�alise le projet de son �dition d'H�siode.
Nous ajouterons � la liste de ces �ditions celle de quelques autres non moins importantes :
Hesiodus, Theognis, Gnomae diversorum poetarum, Carmina Sibyllac, Pythagorae aurea Carmina, Gregorii gnomae, Theocriti opera omnia. Florentiae, in aedibus Phil. Juntae, 1515, in-8�.
Hesiodus, Theognidis sententiae, Sibyllae Carmina, Musaei opusculum de Herone et Leandro, Orphei Argonautica, Hymni et de Lapidibus, Phocylidis Paraenesis, Florentiae, per Benedictum, Junctam, 1540, in-8�. 
Hesiodi ascraei opera quae extant : in eadem doctorum virorum annotationes et lectiones variae � mss. palat. ab Hieronymo Commelino collecltae: 1591, in-8�.
Hesiodi ascraei quae extant, cum notis ex probatissimis quibusdarn auctoribus, brevissimis selectissimisque ; accessit viri clarissimi Lamberti Barlaei, Graecae linguae in academi� Lugduno-Batav�, professoris eximiis, in ejusdem Theogoniam commentarius.
Oper� et studio Cornelii Schrevelii. Lugduno-Batavorum ex officin� Francisci Hackii 1658.
Hesiodus cum versione emendat� ab Erasmo Schmidio et in Erga enarratione Melanchthoniis et 23 tabulis synopticis ejusdem Schmidii Witebergae, 1601, in-8�.
Theogonia Hesiodea, textu subind� reficto in usum praelectionum seorsim, edita � F. a. Wolf.
Halae Saxon, 1783, in-8�. 

Texte grec et traduction fran�aise

Le texte d'H�siode le plus correct est celui que Thomas Gaisford a �dit� en 1814. M. Boissonade l�a suivi dans son Recueil des po�tes grecs (tome XI, 1824) et nous l�avons �galement adopt�.
Les traductions fran�aises en prose les plus connues sont la traduction de Bergier, pr�c�d�e d'un discours sur l�origine des dieux du paganisme et suivie de remarques sur les ouvrages d'H�siode, 1767 ; celles de Gin 1785 et de Coup� 1796.
II existe une vieille traduction des Travaux et des Jours, publi�e sous ce titre : Les Besongnes et les Jours, mis en vers fran�ais par Jacques Legras, Paris, 1586, in-12. L'abb� Goujet la trouvait pr�f�rable � celles de Richard Leblanc, de Lambert Daneau et de J.-A. Ba�f. Ces traductions ne sont en g�n�ral ni exactes ni compl�tes, puisqu'elles ne comprennent pas les Fragments ; elles ne nous ont offert que peu de ressources. C'est donc au texte grec seulement que nous avons eu recours, n'h�sitant point � pr�f�rer le langage de la prose � celui de la po�sie. Rien n'e�t �t� moins po�tique, en effet, que la reproduction en vers soit des nombreuses g�n�alogies, soit des pr�ceptes moraux et religieux que renferme H�siode. Plusieurs morceaux d'�lite, tels que la brillante description des cinq �ges du monde, l�ing�nieuse cr�ation de Pandore, l��nergique et sombre peinture de l�hiver, le magnifique combat de Jupiter avec les Titans, auraient sans doute pr�t� � la po�sie ; mais ces divers passages ne constituent pas le caract�re dominant du g�nie d'H�siode, la physionomie habituelle de sa versification. Quelquefois comparable � Hom�re, H�siode s'en �loigne souvent par la nature du style. Le style d'Hom�re est lucide, abondant, color�, parce qu'il date d'une �poque o� la guerre avait mis en dehors tous les caract�res, toutes les passions : celui d'H�siode, au contraire, est grave, s�rieux et pr�cis ; il r�v�le un si�cle de crise sociale o� la pens�e a besoin de se r�sumer dans un langage plein et nerveux et de se concentrer en elle-m�me, comme effray�e du tableau des vices et des dissensions qui tourmentent la Gr�ce. H�siode diff�re d'Hom�re sous beaucoup d'autres rapports, car tant�t il passe en revue les g�n�alogies des familles c�lestes, et alors ses vers, presque enti�rement h�riss�s de noms propres, ont toute la s�cheresse d'une froide nomenclature ; tant�t il d�crit en termes techniques des instruments et des objets d'arts ou il trace des maximes dont le fond est rev�tu d'une forme complexe. Ajoutez � ces difficult�s les entraves que les interpolations ou les lacunes apportent � la marche et au sens de la phrase. Comme les ouvrages du compilateur d'Ascra sont loin de pr�senter cet encha�nement de faits, cette liaison d'id�es qui, malgr� des contradictions partielles, dominent l'ensemble des �poques d'Hom�re, sa po�sie est trop souvent elliptique, serr�e, obscure. Quoiqu'elle appartienne au dialecte ionien, nous ne lui trouvons pas en g�n�ral cette douceur si vant�e par Denys d'Halicarnasse et par d'autres critiques ; il semble qu'on reconnaisse quelquefois en elle un reste d'archa�sme de l'�poque ant�hom�rique.
H�siode n'en est pas moins digne d'une �tude s�rieuse, surtout pour le fond de sa po�sie. L'examen de ses oeuvres prouve que sa pens�e, malgr� de fr�quents retours vers un ordre de choses d�s longtemps aboli, a �t� novatrice et progressive. Habile � seconder la marche de l'humanit� dans ses initiations graduelles de si�cle en si�cle, elle a contribu� puissamment � am�liorer la morale en proclamant la sup�riorit� du travail et de l'�conomie sur la paresse et sur la prodigalit�, la religion en lui faisant faire un pas de plus vers ce dernier degr� de perfection qu'elle ne devait atteindre que dans Pindare et dans Sophocle, la politique en poussant les esprits vers ces id�es r�publicaines qui d�velopp�rent en Gr�ce le germe de tant de gloire et de libert�. Tel �tait l'auguste privil�ge des muses antiques : intimement li�es au culte et aux m�urs populaires, chaque corde de leur lyre r�p�tait, comme un fid�le �cho, les divers sentiments qui vibraient dans le c�ur de la nation ; leur voix inspiratrice immortalisait les grands �v�nements guerriers ou politiques, les saintes et vieilles croyances, les utiles maximes d'�quit�, de sagesse et de vertu. Le chantre alors exer�ait l'autorit� du l�gislateur ; un vers d'Hom�re, un pr�cepte d'H�siode, �taient r�v�r�s comme une loi de Lycurgue ou de Solon. Ce pieux respect, qui semble placer dans le ciel m�me le berceau de la po�sie, n'appartient qu'� la jeunesse des peuples. Plus ces peuples vieillissent et plus le domaine du positif usurpe celui de l'id�al et du merveilleux. La po�sie devient, non plus la base n�cessaire, mais une simple d�coration de l'�difice social : objet de vaine distraction pour quelques individus, elle ne p�n�tre plus, victorieuse, dans l'esprit des masses. Lorsque tant de puissants int�r�ts absorbent l'attention g�n�rale des �tats modernes, l'art restera peut-�tre longtemps encore sans construire un de ces monuments dont le large frontispice appelle tout d'abord les regards des contemporains et dont les fondements solides r�sistent au cours d�vorant des si�cles. Mais si son avenir peut sembler incertain, �tudions son pass� avec une nouvelle ardeur ; la Gr�ce est le pays o� il eut le plus de spontan�it�, le plus de v�rit�, le plus d'ind�pendance. C'est donc vers cette terre privil�gi�e que notre pens�e reconnaissante doit surtout se reporter comme vers la source primitive d'o� jaillirent ces flots de po�sie, d'�loquence, de philosophie et d'histoire qui, apr�s avoir travers� les si�cles d'Hom�re et de P�ricl�s, f�cond�rent le sol de l'Italie sous Auguste et sous L�on X et firent �clore dans notre France les palmes �ternellement florissantes du talent et du g�nie.