Standing Again at Sinaï
Dans le cadre de mon travail actuel sur la place des femmes dans la tradition juive, voici en partage un
Article écrit pour la revue « Reliures » 25, automne-hivers 2010 Telechargement – Reliures
Mon frère et moi, dressés face au Sinaï, Il tenait un journal,
De ce qu’il en voyait, De ce qu’il entendait, De ce qu’il en pensait.
J’aurais aimé aussi avoir un témoignage, De ce qui s’est passé pour moi là-bas,
Mais il me semble qu’à chaque page, Je veux écrire et je ne peux pas.
Je tiens sans cesse un bébé, Pour moi, Pour une amie,
Un bébé dans les bras, Mes mains sont occupées, Et je ne peux pas écrire.
Peu à peu, le temps passe…
Voir la suite du poème ici: Poème de Merle Feld
Rachel Adler, à qui ce poème est dédié, est une grande auteure et penseure juive américaine. Ses publications sont centrales dans le féminisme juif, et en particulier son article, « The Jew Who Wasn’t There: Halacha and the Jewish Woman »[1], publié en 1971. Ce titre exprime un constat blessant : les femmes ont été longtemps à l’arrière-plan de la scène publique juive.
Pourquoi ?
Depuis trois millénaires, le judaïsme a traversé les lieux et les temps, se façonnant dans la confrontation aux autres sociétés. Ainsi la place des femmes dans la société juive a évolué et continue à le faire.
Remettre cette place en question, n’est pas porter ombrage à l’essence du judaïsme, mais accomplir un devoir de construction du judaïsme au présent.
De tous temps, la tradition juive s’est examinée elle-même de façon critique. La période des lumières et le développement de la science moderne ont perfectionné un outil traditionnel. Le judaïsme historico-positiviste de Zacharias Frankel[2], a développé l’idée que l’étude scientifique et critique des textes et des coutumes, loin de les désacraliser, permettait au contraire d’en extraire le génie propre. Remettre les lois et les idées dans leur contexte sociologique et historique permet de mieux les comprendre, d’y être plus fidèles. Passer la tradition juive au crible de la critique féministe est important, comme il fut important de la confronter à l’analyse talmudique (Ve siècle), à la pensée philosophique (depuis le Xe siècle), à l’étude grammairienne (XIIe siècle), à la critique historique (XIXe), à l’interprétation psychologique ou littéraire (contemporain).
L’évènement fondateur du judaïsme est la « position au Sinaï », מעמד הר סני, que Merle Feld évoque dans son poème : l’alliance. Ce concept[3] implique un partenariat avec le Créateur dans la poursuite du processus de création du monde, mettant en jeu des obligations réciproques. Le cadre socio-juridique de ces obligations est la halaHa, mentionnée par Rachel Adler dans l’article cité. Etre admis à la « citoyenneté juive » se traduit par le fait de s’intégrer au système des commandements, d’avoir des obligations.
La halaHa s’appuie sur la Torah écrite et sur la Torah orale dans ses évolutions historiques jusqu’à nos jours.
Dans le Pentateuque (Torah écrite), les femmes sont au second plan du récit, tout en étant souvent au premier plan de l’action et des interventions divines. Eve, mère de tous les vivants, Sarah, mise en danger par Abraham mais soutenue par le personnage divin[4], Myriam, Déborah ou Houlda dans l’ordre de la Prophétie, la « femme courageuse » modèle moral et économique des proverbes[5], prouvent que si le contexte biblique est indubitablement patriarcal, la Bible elle-même l’est beaucoup moins.
De même, la société Talmudique évolue dans le contexte de la misogynie hellénistique[6] et subira son influence[7]. Les femmes, réputées pouvoir lire dans la Torah selon une source du IIIème siècle[8], en seront écartées par crainte que ce féminisme anachronique ne porte atteinte au « respect de la communauté »[9]. Censées initialement porter le Tallit[10], vêtement qui représente les commandements, elles obtiendront d’abord une simple dispense[11]. Au XVIe siècle, porter le Tallit expose à être accusée d’arrogance[12]. Depuis quelques décennies, le judaïsme réhabilite le port du Tallit pour les femmes. Les tendances libérales s’appuient sur le principe de l’égalité des sexes. Les courants conservative-massorti se fondent sur l’analyse historique des sources[13]. Les mouvances orthodoxes suivent le mouvement[14]. Le féminisme n’est plus anachronique et est au contraire constitutif du « respect de la communauté ».
Ces deux exemples de la réinsertion des femmes comme acteurs de l’alliance sont hautement symboliques.
Depuis le Sinaï[15], hommes et femmes sont partenaires de l’alliance juive. Aujourd’hui, la société globale commence à s’ouvrir à la participation féminine dans la sphère publique[16].
L’enseignement écrit se comprend à travers l’enseignement oral, les grands principes éternels se traduisent par des applications temporelles. Les consonnes se lisent grâce aux voyelles, l’avenir de l’humanité se construit avec la participation des femmes.
L’alliance universelle impliquant l’humanité dans son ensemble comme les alliances particulières, juives ou non, exigent que nous les honorions ensemble.
————————–
[1] Rachel Adler, in Davka magazine, 1971 « Le juif qui n’était pas là : la halaHa et la femme juive ».
[2] Père fondateur de l’approche « conservative » aux USA et massorti en Europe.
[3] Voir David Hartman, A Living Covenant: The Innovative Spirit in Traditional Judaism, Jewish Lights Publishing, Woodstock, Vermont, 1997.
[4] Il la met en danger (Gen. 12 :17 ; Gen. 20 :3), ou la méconsidère (Gen. 17 :15 ; Gen. 18 :9 ; Gen 21 : 12 ).
[5] Prov. 31 :10
[6] Saul Lieberman, Greek in Jewish Palestine, New York, 1951.
[7] Touvia Friedman, « De le Bible au Talmud : l’évolution du statut de la femme », in La loi juive à l’aube du XXIe siècle, dir. Rivon Krygier, Biblieurope, Paris, 1998.
[8] Tossefta Méguila 3 :11.
[9] Talmud Babylonien Méguila 23a.
[10] Nb. 15 :38-40 ; Deut. 22 :12 ; Sifri 115 ; Talmud Babylonien MenaHot 43a.
[11] Talmud Babylonien Kidouchin 29a
[12] Rama sur ChoulHan ArouH OraH Haim 17 :2.
[13] http://www.rabbinicalassembly.org/teshuvot/docs/19912000/gelfand_tzitzit.pdf.
[14] Voir les publications du JOFA: Jewish Orthodox Feminist Alliance: http://www.jofa.org/pdf/opt_Shabbat.pdf
[15] Exode 20 :14 et ibn Ezra ad locum, Deut 29 :9.
[16] En France : droit de vote des femmes : 1944 ; droit pour une femme mariée d’avoir un compte bancaire : 1965 ; égalité des époux dans les régimes matrimoniaux et l’administration des biens de famille : 1985.
