
En utilisant les recettes du Pop Art
le Pop art acquiert au début des années 60 une renommée internationale et n’est plus un courant mineur de l’art contemporain. Nourri par les médias, réemployant des images du quotidien dans les magasines et la publicité avec les différentes techniques de collage, le pop art – à son tour- « influence la publicité, le design, l’industrie des objets en tout genre et retourne ainsi au quotidien » (POP ART . Tilman Osterwold. Taschen 2003).
En 1963, la société de production discographique Philips et sa filiale Fontana demandent une nouvelle approche visuelle des pochettes de disques de jazz à la Rank Corporation . Ils envisagent en effet de diffuser à une large échelle dans les pays du Marché Commun (Benelux, France, Italie et Allemagne), ainsi qu’en Grande Bretagne, les productions des labels américains que Philips vient de racheter (Mercury, Riverside, Emarcy) et de donner une impulsion aux ventes de leur propre production . Le succès phénoménal des disques de variétés incite en effet à innover et à dépasser les limites de la clientèle traditionnelle de la musique jazz.
Il faut toucher les acheteurs que l’on pourrait qualifier de «compulsifs », principalement les jeunes, qui font le succès commercial de la musique pop et sortir des réseaux habituels de distribution (les disquaires spécialisés) en évitant également les canons de l’esthétique raffinée des élites culturelles qui s’appliquent à la production du disque de jazz. Le « pop art » fournit la clé pour entrer dans le monde de la grande consommation en provoquant la rupture attendue avec les codes visuels dominants dans l’univers du jazz.
Rank Corporation et sa filiale Mole Richardson disposent en effet en France de la capacité à produire de nouvelles images , notamment à caractère publicitaire, avec la projection frontale* grâce à son brevet déposé (le procédé Transflex**) et au Studio 8×10 à Montrouge , studio d’expérimentation et de commercialisation du procédé.
Le studio 8×10 à Montrouge au début des années 60
C’est donc à Montrouge (Seine), au 28 de la rue Marcellin Berthelot, que ces images destinées à relancer la diffusion des microsillons dans toute l’Europe vont être réalisées en utilisant les recettes de l’art Pop.
En s’inspirant de la technique du collage («l’image dans l’image»), en utilisant le gros plan («blow-up»), le recours aux contrastes des couleurs, la valorisation du quotidien et l’ironie des rencontres incongrues, le photographe Gilbert Petit confectionne au Studio 8×10 une série d’une quinzaine de compositions qui vont marquer durablement l’identité de la collection.
Le photographe G.Petit dans son studio au début des années 60
Ces compositions seront ensuite confiées en 1965 au studio Jan Van Hengel à Amsterdam, à proximité du siège de la maison-mère Philips, avec l’utilisation de la même technique de projection frontale *.
Une qualité irréprochable avec une identité visuelle forte et stable
La collection qui présente les grands noms du jazz ainsi que des musiciens à l’audience confidentielle, couvre une période de 20 ans (1945-1965) depuis la « swing era »jusqu’au « hard-bop ».
Voir la liste complète des disques recensés avec pochettes, crédits, liste des titres, dates d’enregistrement, crédits textes et photos, référence des enregistrements originaux quand disponibles .Consulter la liste au format pdf (english text) :jazz club series
Cerre collection bénéficie de moyens techniques exceptionnels pour la production qui est souvent supérieure aux gravures originales réalisées sans doute avec des moyens plus réduits. La sélection repose aussi bien sur des reprises de morceaux choisis dans des disques différents du même artiste que des reprises intégrales de disques préexistants, diffusés le plus souvent aux Etats-Unis , enregistrés en studio ou en public. La réalisation des pochettes bénéficie du même soin que les enregistrements (cartonnage de qualité, protection par pelliculage). L’élément déterminant reste la création bâtie sur une série d’invariants qui composent une identité visuelle forte, identité qui sera conservée dans toute l’Europe pendant les trois années de la diffusion :
- un fond d’image colorée avec, à Montrouge, l’utilisation du procédé appelé Transflex qui repose sur la technique de la projection frontale (photographie d’un mannequin sur un fond de diapo projeté dans lequel on intègre le sujet).
- le mannequin porte une tenue qui n’est pas suggestive: elle travaille désormais et porte une tenue adaptée sur une silhouette dépouillée (ni montre, ni bijoux) et moderne (le pantalon) pendant ses loisirs.Ce n’est donc pas un « objet de désir» .
- un contraste ironique entre l’attitude du mannequin et celle du musicien, ironie relayée par l’interjection ou l’exclamation qui font office de titre à l’album (GO !, SWING !, MOVE !…) et évoquent le style de musique proposée en jouant le plus souvent de manière érudite sur des titres de morceaux, de disques, des surnoms, ..
L’exécution soignée du visuel, son originalité particulière (du moins dans l’univers de la publicité et de l’industrie discographique), la parfaite et rapide intégration des éléments constitutifs du Pop art – intégration quasi immédiate après diffusion des premières œuvres d’art sur le marché- justifient l’attention que certains collectionneurs et commissaires d’exposition ont apporté à cette collection. A dire vrai cette attention est principalement due aux collectionneurs italiens qui par deux fois ont signalé l’intérêt de cette création au grand public.
Une première fois en mai-juin 1982 avec l’exposition organisée par la commune de Milan et Radio Popolare (« Cover and Cover. Grafica a 33 giri » chez Mazzotta), exposition qui montre le travail du Studio 8×10 avec la pochette du disque d’Erroll Garner (Move !).
Une deuxième fois à Sienne en 2008 avec l’exposition dédiée aux disques de jazz organisée la commune de Sienne et l’Académie nationale de jazz (Sienna Jazz Eye. Mazzotta 2008) qui montre cette fois le travail du Studio Van Hengel à Amsterdam avec la pochette du disque de Ben Webster (« Intimate ! »).
A signaler le numéro collector édité en décembre 2015 par Jazz magazine (« 200 pochettes incroyables »).
La commune de Montrouge, berceau de la création de la collection, a accueilli le projet de rétrospective de 1964 (date présumée du lancement de la collection) à 1966 (dernier volume paru sous le numéro 36 : Freddie Hubbard «Groovy !»). La totalité des pochettes conçues et réalisées à Montrouge (14 au total dont les 10 premières de la collection) ont été exposées dans un format agrandi pour mieux en souligner l’inventivité et la qualité des coloris. La totalité des pochettes réalisées à Amsterdam (21) pour la même collection ont été présentées dans leur format d’origine.
Philippe RABANES
*voir la définition du procédé front projection sur wikipedia (en anglais): Définition wikipedia
** Le fils de Gilbert Petit nous a aimablement fourni le texte rédigé par son père en 1964 : « la projection de fond et le système TRANSFLEX «

















