Jerry Rubin
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Université de Cincinnati Walnut Hills High School (en) Oberlin College |
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Jerry Rubin ( – ) est un militant libertaire[1] et antimilitariste américain des années 1960 et 1970, cofondateur du mouvement Yippie, puis reconverti dans les affaires à partir des années 1980.
Biographie
[modifier | modifier le code]Jeunesse et début du militantisme
[modifier | modifier le code]Jerry Rubin est le fils d'un marchand de pain devenu ensuite permanent du Syndicat des camionneurs de boulangerie[2]. Il est de confession juive. Sa mère, qui joue du piano, a étudié à l'université. Jerry, par le piston, réussit à se faire réformer. Pendant un an, il étudie à Oberlin College (Ohio). Ses parents meurent à dix mois d'intervalle en 1960 et 1961, le laissant seul pour élever son frère cadet, Gil, qui a 13 ans à l'époque. Jerry projette, afin de lui faire découvrir le monde, de l'emmener en Inde ; cependant, devant les protestations de sa famille, il renonce à son projet et l'emmène à Tel-Aviv. Gil apprend alors l'hébreu et décide, plus tard, de rester en Israël et de vivre dans un kibboutz. Jerry reste un an et demi en Israël[3]. Puis il rentre aux États-Unis où il écrit pour différents journaux en parallèle de ses études. Il obtient une licence de sociologie à l'université de Cincinnati. En 1964, il entre à l'université de Berkeley en Californie.
Dans cette même année, avec un groupe de quelques dizaines d'étudiants américains, Jerry Rubin rencontre Che Ghevara à La Havane pendant quatre heures[4] et affine ainsi son rêve de révolution. De retour à l'université de Berkeley, il adhère à un militantisme politique de plus en plus virulent contre le règlement sur le campus, contre les ségrégations et le racisme dans la société. Il écrit dans Do it, son autobiographie de jeune révolutionnaire : « Les étudiants étaient devenus la première force politique de l'État de Californie. L'université était notre place-forte, notre base de guérilla. Nous avions le pouvoir sur le campus. Nous étions la majorité. Mais au-dehors, les politiciens, les juges, les flics s'étaient jurés d'avoir notre peau[5]. » Et, quelques page plus loin, il écrit également : « L'université était un fortin assiégé par notre culture barbare de créatures chevelues, des défoncés et va-nu-pieds qui avaient fait du domaine universitaire (propriété de l'État !) leur Luna Park. L'université était menacée dans son intégrité. Les politiciens étaient fous de rage[6]. »
Au printemps 1965, Jerry Rubin fonde avec Stephen Smale le Vietnam Day Committee (le VDC, Comité d'organisation de la journée du Vietnam) lors d'une longue journée de protestation contre la guerre du Vietnam à l'université de Berkeley[7], à laquelle ont participé environ 40 000 personnes. Dès lors, Jerry Rubin et les membres de son entourage n'ont de cesse d'organiser des journées de protestation contre la guerre sous la forme de «teach-in »(conférence d'éducation populaire, grève active) ou de «be-in»(occupation pacifique, voire extatique, que les hippies nomment "human be-in"). De leur côté, les yippies créent le «do-in» (en référence à l'action)[8]. En , lors d'une grande fête nommée Human Be-In au Golden Gate Park de San Francisco, Jerry Rubin et son VDC font un appel aux dons pour faire libérer de prison des camarades ; de grands noms de la contre-culture se tiennent à leurs côtés, Allen Ginsberg, Gary Snyder et Timothy Leary[9]. Dans le courant de l'année 1967, Jerry Rubin est auditionné par la Commission des activités anti-américaines, qu'il affronte sans peur aucune ; se rendant ainsi à l'une des sessions habillé en soldat de la guerre d'indépendance, et distribuant aux personnes présentes des copies de la Déclaration d'indépendance. Puis il « fait d'immenses bulles de chewing-gum pendant que ses témoins raillent la commission en faisant à ses membres des saluts nazis »[10].
Naissance et activités du mouvement Yippie
[modifier | modifier le code]Au tout début de l'année 1968, aux côtés d'Abbie Hoffman et de Paul Krassner, Jerry Rubin fonde le Youth International Party. C'est à partir des initiales de ce nom, Y.I.P., qu'est créé dans le même instant le nom de « yippie ». Selon Rubin, Paul Krassner se serait écrié avec enthousiasme : « YIPpie ! On est des yippies[11] ! » Ce mouvement, plus politisé que celui des hippies, se développe tout au long de l'année 1968 avec une particulière arrogance, une audace insolente qui a le don d'agacer les autres militants gauchistes. Les yippies ne comptent pas sur la classe ouvrière pour faire la révolution mais sur la jeunesse. De la sorte, ils proclament haut et fort : « Ne faites jamais confiance aux plus de trente ans[12]. »
En , Jerry Rubin et ses amis militants yippies montent à Chicago, après avoir lancé un vibrant appel à la jeunesse contestataire du pays pour faire entendre la voix de l'opposition à un régime capitaliste jugé oppressif, raciste et inégalitaire. La New Left (la gauche américaine) et les pacifistes hostiles à la guerre du Vietnam entendent cet appel et se rendent à Chicago où est organisé la Convention démocrate pour désigner un candidat à la prochaine élection présidentielle (le favori Robert Kennedy vient d'être assassiné). Jerry Rubin est aux anges ; il va pouvoir y déployer toute sa force révolutionnaire anarchiste. Richard Daley, le maire démocrate de Chicago, met tout en œuvre pour empêcher les « gauchistes » de pénétrer sous le chapiteau géant où se déroule la Convention. Des milliers de policiers, de soldats et de gardes nationaux sont dépêchés sur place pour assurer l'ordre. Les yippies se font bruyamment entendre dans la foule de quelque 15 000 manifestants, très souvent des étudiants. Jerry Rubin donne des yippies un tableau saisissant dans Do it : «Nous étions crasseux, puants, immondes, mal embouchés, défoncés jusqu'à l'os, un ramassis de têtes brûlées en blousons de cuir. Nous offrions un spectacle nauséabond de saleté misérable, l'incarnation de tout ce que le mode de vie bourgeois compte de déchets[13].» Dans la ville, la manifestation dégénère en une véritable bataille de rue. «Les yippies dressèrent des barricades, allumèrent des incendies, renversèrent des cars de flics et dévastèrent tout sur leur passage[14]» note Rubin. Sous l'œil des caméras de télévision, les forces de l'ordre exercent une grande violence à l'encontre des manifestants. Dans le même temps, malgré ces événements aux accents de chaos, les yippies, assistés notamment d'Abbie Hoffman, ne manquent pas d'humour : ils proposent leur propre candidat à la présidentielle, un cochon (amené sur place) dénommé Pigasus. Un an plus tard, les principaux organisateurs de ces manifestations auront à répondre de leurs actes devant la justice lors de ce qu'il est convenu d'appeler le "procès de Chicago".
Du People's Park de Berkeley au procès de Chicago
[modifier | modifier le code]Suite aux troubles insurrectionnels de Chicago qui ont bouleversé la société américaine, Jerry Rubin, hautement surveillé par le F.B.I., mène une vie difficile : surveillance accrue, contrôles, écoutes téléphoniques, descentes des stups, restriction des allers et venues[15]... Mais cet activiste «enragé» devenu célèbre ne tient pas à relâcher son ardeur révolutionnaire malgré les obstacles, tant il déborde d'énergie. Il va le prouver au printemps 1969 quand éclate en Californie l'affaire du People's Park, le « parc du peuple de Berkeley », terrain appartenant à l'université. Les étudiants se sont approprié cet espace pour en faire un jardin public et un lieu de libre expression[16]. Jerry Rubin et ses amis yippies participent à cette création qui génère beaucoup d'enthousiasme (pique-niques géants, concerts rock, tournages de films, nourriture gratuite distribuée...). Mais le gouverneur de Californie, Ronald Reagan, est alerté de cette occupation, illégale au regard de la loi. Quelques jours plus tard est ordonnée la fermeture du parc ; aussitôt des bulldozers détruisent le vaste jardin. Une manifestation est organisée dans la soirée, donnant lieu à une émeute face à la police armée[17]. Jerry Robin livre sa version des faits : « On aurait dit le Vietnam. (...) Des hélicoptères bombardaient le campus avec des lacrymos. (...) Des tanks et des camions ravagèrent nos arbres, nos plantes et nos parterres de fleurs[18]. »
Au mois d', les yippies sont présents au festival de Woodstock. Jerry Rubin en revient plus enthousiaste et révolutionnaire que jamais, déclarant : « Nous avons réalisé notre puissance. (...) Nous sommes invincibles[19]. » Il prétend que l'Amérique est en train de s'écrouler et qu'il n'y a qu'une alternative - la révolution ou le désastre. Mais cette force affichée, «invincible», ne saurait masquer les épreuves qui s'annoncent. Le débute le procès relatif aux émeutes qui se sont déroulées pendant la Convention démocrate de Chicago. Jerry Rubin est jugé pour conspiration et incitation à l'émeute avec six autres activistes. Julius Hoffman (en) est le président du tribunal. Les sept accusés, généralement surnommés les « Chicago Seven », transforment le tribunal en un cirque. Provocations en chaîne et propos irrévérencieux de la part des prévenus sont propices à créer une ambiance électrique. Quand Jerry Rubin se met à déployer un drapeau vietcong, son geste provoque aussitôt une bagarre dans le tribunal[20]. Des personnalités de la contre-culture américaine, Allen Ginsberg, Timothy Leary, Norman Mailer, Mark Lane et Judy Collins, sont appelées à comparaître au cours du procès pour témoigner[21]. Quelques mois plus tard, en , tous les accusés sont acquittés des charges de conspiration. Mais cinq d'entre eux, dont Jerry Rubin et Abbie Hoffman, sont reconnus coupables d'incitation à l'émeute, condamnés à une peine de cinq ans de prison et au versement d'une lourde amende. Ils seront graciés en appel.
L'homme médiatique et l'écrivain
[modifier | modifier le code]En 1970, Jerry Rubin continue à promouvoir sa révolution. La célébrité acquise lui donne une autorité dans les milieux artistiques et médiatiques. Le journaliste de publication underground Richard Neville, qui le côtoie souvent dans cette période, dit de lui : « En liberté sous caution pendant cinq ans encore après avoir été condamné pour avoir conspiré contre la Convention démocrate à Chicago, Jerry Rubin jouait, où qu'il aille, de son autorité. Il avait déjà gagné l'oscar de la protestation, mais il se démenait maintenant pour écrire la suite[22]. » Le , Jerry Rubin fait un passage très remarqué à la télévision. Il est l'invité de la célèbre émission britannique présentée par David Frost, le David Frost Show. Rubin est là pour répondre aux questions qui lui sont posées mais son but est de provoquer le chaos dans le studio tandis qu'une dizaine d'invités yippies sont assis dans le public. Très vite, le ton monte sur le plateau et du fond de la salle : slogans, cris, huées, insultes, menaces fusent dans un grand désordre, tandis que le présentateur, menacé par un pistolet à eau, se réfugie dans le public. L'émission est interrompue. Le lendemain, les journaux rendent compte de l'incident : « Émeute yippie,... Invasion des fumeurs d'herbe... Frost panique[23]... » Le chef du mouvement yippie en ressort fier d'avoir gagné son pari.
Jerry Rubin est l'auteur de plusieurs livres présentant son engagement et ses idées, notamment Do It ! Scénarios de la révolution[24], écrit en 1970, avec une introduction rédigée par Eldridge Cleaver, membre des Black Panther et des dessins de Quentin Fiore (en). Ce livre est présenté comme le manifeste Yippie. En France, Rubin et son mouvement furent vus comme les inspirateurs du mouvement de Mai 68, filiation d'ailleurs revendiquée par Daniel Cohn-Bendit, et montrée du doigt par des marxistes anti-soixante-huitards comme Michel Clouscard.
L'homme d'affaires
[modifier | modifier le code]À la fin de la guerre du Vietnam, Rubin devient un important entrepreneur et homme d'affaires, typique Yuppie des années 80 (il fut l'un des premiers investisseurs de l'entreprise Apple[25]), et fervent républicain reaganien. Interrogé sur l'incohérence de son parcours, il répondait que « le monde a changé, nous devons changer aussi » et que « la création de richesses est la seule vraie révolution américaine ».
Le , alors qu'il va chez sa fiancée, Rubin traverse, en dehors d'un passage protégé, une route à six voies fort fréquentée près de l'université de Los Angeles. Une voiture manque de peu de renverser Rubin, mais celle qui la suivait ne peut l'éviter. Il est emmené à l'hôpital, où il meurt 14 jours plus tard sans avoir repris connaissance. Il est enterré au Hillside Memorial Park Cemetery à Culver City en Californie.
Citation
[modifier | modifier le code]« Une société qui abolit toute aventure, fait de l'abolition de cette société la seule aventure possible. »[26] Citation extraite de Do it reprise par Raoul Vaneigem dans son Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations : « Dans une société qui abolit toute aventure, la seule aventure possible c'est l'abolition de cette société. »
Bibliographie
[modifier | modifier le code]- Steven Jezo-Vannier, San Francisco - L’utopie libertaire des sixties, Le Mot et le Reste, 2010.
- Jean-Christophe Angaut, Anarchisme et libéralisme. Une démarcation, École normale supérieure de Lyon, Triangle (UMR 5206), 2011, note 1, page 1.
Notes et références
[modifier | modifier le code]- ↑ Jean-Paul Laurens, Épistémologie, éthique et politique, n°14-15, Cahiers de l'Imaginaire, 1997, page 165.
- ↑ Jerry Rubin, Do it, éditions du Seuil, 1971, version poche Points (1973), p. 12.
- ↑ Idem, p. 13.
- ↑ Idem, p. 20.
- ↑ Idem, p. 23.
- ↑ Idem, p. 26.
- ↑ Idem, p. 37.
- ↑ Tous ces termes sont des variantes du mot "sit-in" (occupation).
- ↑ Marie Plassart, La contre-culture américaine, éditions Atlande, 2011, p. 150.
- ↑ (en) David Holloway, « Yippies », dans Tom Pendergast (éd.) et Sara Pendergast (éd.), St. James Encyclopedia of Popular Culture, vol. 5, St. James Press, Détroit, 2000, 393 p. (ISBN 1-55862-400-7 et 1-55862-405-8), p. 215–215.
- ↑ Jerry Rubin, Do it, op. cit., p. 81.
- ↑ Brice Couturier, 1969, Année fatidique, éditions de l'Observatoire, 2019, p. 151.
- ↑ Jerry Rubin, Do it, op. cit., p. 169.
- ↑ Idem, p. 173.
- ↑ Richard Neville, Hippie Hippie Shake,traduction de Nicolas Guichard, éditions Payot & Rivages pour la traduction française, 2009, édition de poche Rivages Rouge (2021), p. 230.
- ↑ Marie Plassart, La Contre-culture américaine, op. cit., p. 101.
- ↑ Brice Couturier, 1969, Année fatidique, op. cit., p. 215.
- ↑ Jerry Rubin, Do it, Op. cit., p. 229.
- ↑ Jerry Rubin, Do it, op. cit., p. 237.
- ↑ Richard Neville, Hippie Hippie Shake, op. cit. p. 289.
- ↑ Idem, p. 310.
- ↑ Idem, p. 368.
- ↑ Idem, p. 373.
- ↑ Publié aux éditions Simon and Shuster (New-York) en 1970, et aux éditions du Seuil en 1971 pour la traduction française, avec cette précision : "Traduit de l'amérikain (sic) par le gang yippie de Paris".
- ↑ The Utopian, 14 mai 2008
- ↑ Voir affiche Alternative libertaire (Belgique), en ligne.
Articles connexes
[modifier | modifier le code]Liens externes
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- Ressources relatives à l'audiovisuel :
- Ressources relatives à la musique :
- Notices dans des dictionnaires ou encyclopédies généralistes :
- Turn on, tune in, drop out !, un texte sur les actions de Jerry Rubin et d'autres contre la guerre du Vietnam
- (en) Jerry Rubin: Activist changed his rap, The Cincinnati Post, 05-04-99
- Naissance à Cincinnati
- Naissance en juillet 1938
- Décès en novembre 1994
- Décès à 56 ans
- Homme d'affaires américain
- Militant pacifiste américain
- Antimilitariste américain
- Militant athée
- Anarchiste américain
- Personnalité de la guerre du Vietnam
- Militant américain contre la guerre du Vietnam
- Étudiant de l'université de Cincinnati
- Mouvement hippie
- Youth International Party
- Mort dans un accident de la route aux États-Unis
- Décès à Los Angeles