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Le Duc de Saint-Simon en extase

[article]

Année 1983 11 pp. 43-46
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Le Duc de Saint-Simon en extase

à Colette T

Entre l'évanouissement de Michel de Montaigne et celui de Jean-Jacques Rousseau, ne conviendrait-il pas de réserver ne fût-ce qu'une brève attention à la syncope du duc de Saint-Simon ? (1) Dans les pages célèbres des Essais et des Rêveries, la relation de cette expérience aux confins de l'anéantissement du moi et au seuil de sa renaissance est immergée parmi d'autres confidences diverses, d'autres analyses intros-pectives, et elle ne concerne qu'un accident unique, et somme toute banal. Il faut dans les deux cas toute l'acuité de l'intelligence et de l'écri¬ ture pour que soit revêtue d'une précieuse singularité la remémoration par la victime d'un simple fait divers, d'un accident de la circulation. Au contraire, Saint-Simon a connu des défaillances de gravité graduée, qui procèdent de circonstances telles et sont de telle sorte qu'elles éclai¬ rent peut-être, mettent du moins en question sa personnalité.

Cet homme, on le sait, n'a au total guère parlé de lui-même. Il écri¬ vait à propos d'un moment pourtant propice à des épanchements — la mort du duc de Bourgogne — : « Ces Mémoires ne sont pas faits pour rendre compte de mes sentiments : en les lisant, on ne les sentira que trop » (XXII, 304). Et chacun se souvient de la longue suite d'exclama¬ tions, élans du cœur et soupirs, qui salue près de quarante ans après sa mort chacun des mérites exceptionnels du Dauphin (XXII, 332-333). Saint-Simon ne s'apitoie guère sur lui-même. Il ne s'attarde que rarement à mentionner quelque remarque sur sa santé : il a été soigné d'une méchante fièvre par Maréchal (XII, 51), il a usé des eaux de Forges (XV, 225), il a eu la petite vérole en Espagne (XXXIX, 62-64). Cependant, il a eu soin dans quelques occasions d'exceptionnelle gravité de men¬ tionner des perturbations violentes de son équilibre psychique et physio¬ logique, révélant sa difficulté, voire son incapacité à dominer une affec¬ tivité dont on connaît en effet la véhémence. Sans risquer des commen¬ taires médicaux que mériteraient les textes sur lesquels s'appuie cette note, il importe peut-être de rappeler fortement combien était vive, pro¬ fonde et vulnérable la sensibilité de cet homme bardé de principes et roidi dans le service de Dieu et du royaume. Car on ne saurait trop sou¬ ligner la puissance d'émotion dont il a été capable. Quelques instants d'une extraordinaire intensité font pressentir la formidable source d'énergie qui va animer la création de ce monde des Mémoires, plutôt qu'ils ne permettent de détecter un défaut dans la cuirasse du duc et pair.

Que l'homme ait pu être sensible et même tendre, cela n'est plus à

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